Les Guyots : des Îles Abitées sous la Mer |
Poissons-pêcheurs, araignées sanguines, coquillages nacrés, requins nomades... Dans le Pacifique sud, à plusieurs milliers de mêtres sous l'océan, les volcans sous-marins abritent une vie animale d'une diversité insoupçonnée. Un vrai trésor pour les océanographes.
Une eau encre noire baigne les profondeurs marines du Pacifique sud-ouest. À plusieurs milliers de mêtres sous l'océan, des volcans entièrement érodés surgissent des dorsales. Seules subsistent leurs gigantesques cheminées de lave figée, semblables à de longues colonnes sculptées dans la masse rocheuse, distante les unes des autres de plusieurs dizaines de kilomètres. Rehaussées par les éruptions successives, ces grandes aiguilles appellées guyots projettent leurs sommets aplanis vers la surface. 500 m d'eau
s'éparent les plus élevés de l'air libre. Privés de lumière et isolés dans un désert glacé où la vie se raréfie, ces spectres de volcans sont véritables oasis marines. Pour les océanographes, ils constituent de formidables viviers qui abritent plusieurs centaines d'espèces différentes et de tout genre, toutes plus colorées les unes que les autres. Des crevettes zébrées rouge et blanc côtoient des coquillages nacrés, des araignées sanguines, des étoiles de mers aux multiples rayons ou des palmiers des profondeurs d'un blanc éclatant. Le poisson-pêcheur est un membre typique d'une de ces communautés sous-marines : recouvert de boutons, cette étrange créature arbore fièrement un pédoncule en guise de canne à pêche, au bout duquel pend un leurre.
Outre leur diversité exceptionnelle, c'est également la sédentarité des espèces colonisant ces îles sous-marines qui ne manque pas d'étonner. Ici, chacun reste chez soi et ignore tout ce qui se passe sur les volcans voisins. Chaque guyot est un royaume bien distinct qui abrite sa propre faune depuis l'ère secondaire, entre - 225 et - 65 millions d'années. Le taux d'endémisme, c'est-à-dire le nombre d'espèces qui sont apparues uniquement en ces lieux, y est très fortement élevé. Les chercheurs qui ont exploré les fonds marins au large de la Nouvelle-Calédonie viennent d'en apporter une éclatante confirmation.
UNE PÊCHE MIRACULEUSE
À bord du chalutier l'Alis, ils ont passé au crible le sommet de 24 guyots en mers de Corail et de Tasmanie, traînant derrière eux des chaluts pélagiques, immenses filets de pèche rétrécis à leur extrémité. Ils ont aussi utilisé des dragues remorquant des engins sur câble sur plusieurs centaines de kilomètres. La ride de Norfolk, une chaîne de montagnes qui prolonge le Sud de la Nouvelle-Calédonie, ne porte que six des dix mille guyots disséminés dans le bassin pacifique. Mais, à eux seuls, ces six îlots de vie recèlent 60 % des espèces actuellement recensées dans cette région du monde 850 au total, dont 250 inconnues auparavant. (Pycnogonida ->)
En choisissant d'explorer cette région de l'océan, les équipes française de l'Institut de recherche et de développement (IRD) et australienne du Commonwealth Scientific and Industrial Research Organisation (CSIRO) et du Museum de Victoria ont eu de l'intuition, mais aussi beaucoup de chance. Depuis le début des explorations Musorstom (de URD, ex-Orstom), lancées en 1976 au nord de la Tasmanie, jamais de tels résultats n'avaient été obtenus sur un point précis de l'océan. Les mers de Corail et de Tasmanie abritent une biodiversité d'une richesse insoupçonnée.
"Ce qu'ils ont découvert à Norfolk dépasse les rêves les plus fous", s'enflamme Philippe Bouchet du Muséum national d'histoire naturelle, qui a lui-même participé à des campagnes semblables. Il considère cette dorsale comme le "point culminant de la découverte" : un tiers des espèces de poissons et d'invertébrés répertoriées n'avaient jamais été observées jusqu'ici.
UNE MINE D'OR SOUS-MARINE
Mais l'exploration n'est qu'une première étape. Ensuite intervient le taxinomiste, qui détermine à quelle espèce appartient chaque forme de vie recensée ou qui, au besoin, en crée une... Il met de l'ordre dans les données que lui transmettent les chercheurs "sur le terrain" et classe les animaux dans des catégories selon des critères
de ressemblance les espèces sont groupées par genres, qui eux-mêmes appartiennent à des familles. Pas moins de 181 spécialistes de la taxinomie dans le monde entier se sont ainsi attelés à classifier la faune abyssale du Pacifique sud-ouest depuis la première exploration en 1976. Les résultats sont éloquents ; plus de 4500 espèces dont 1300 nouvelles, groupées en 126 genres et 7 familles ont étérépertoriées. La toute dernière campagne, qui vient de s'achever, a fourni à elle seule trente nouveaux genres (<- Gastroptychus). "C'est une mine d'or, estime Bernard Séret, spécialiste des sélaciens au Muséum national d'histoire naturelle, enchanté par la présence de nouvelles espèces de requins dans ces profondeurs. Ces animaux ont leur esprit de clocher, et c'est sans doute le plus étonnant."
En effet, les espèces observées restent très casanières ; en conséquence, elles n'évoluent que dans leur environnement d'origine, comme sur une île isolée du reste de la planète, alors que ces volcans sous-marins sont entièrement immergés. Ces reliefs joueraient un rôle déterminant sur leur comportement. L'explication serait d'ordre géophysique : dans la région sud-ouest de l'océan Pacifique, le fond de la mer s'enfonce progressivement. Ce mouvement tend à écarter les chaînes montagneuses les unes des autres, entraînant avec elles les espèces qui leur sont attachées. Ainsi, la faune présente sur chaque série de guyots depuis plus de 200 millions d'années aurait continué à se développer et à s'enrichir isolément. De ce fait, une série d'écosystèmes distincts se sont créés, séparés par quelques dizaines de kilomètres seulement, protégés en outre par la quasi-absence de courants marins. Même les poissons, y compris les espèces de requins nomades, ne semblent pas assoiffés d'aventures et de grands espaces : ils se contentent de croiser à proximité de leur guyot. Isolé et communautaire, chaque ensemble d'espèces se serait organisé à sa façon, créant sa propre chaîne trophique. Chaque mont serait devenu un sanctuaire pour ses propres habitants, équivalent à ce que Darwin observa sur les îles Galapagos et qui lui fit voir dans l'isolement d'une communauté l'un des ressorts de l'évolution. L'hypothèse semble plausible aux yeux de Bertrand Richer de Forges, qui dirigea les recherches de l'IRD de Nouméa. Pour l'étayer, une nouvelle campagne est prévue dans deux ans avec des spécialistes de la génétique des populations. Les chercheurs s'intéresseront particulièrement à la ride de Norfolk où le taux d'endémisme - ou d'évolution isolée - est particulièrement élevé. En effet, située à la transition des climats tempéré et tropical, elle reste à l'abri des forts courants marins et connaît un isolement extrême. Cette situation expliquerait peut-être la présence de groupes réputés éteints, considérés aujourd'hui comme des "fossiles vivants". Longtemps délaissé car difficilement accessible, l'océan Pacifique représente aujourd'hui l'eldorado des océanographes. Alors que partout dans le monde, le degré de biodiversité semble diminuer, le Pacifique sud-ouest recèle donc des formes de vie qui ne cessent d'évoluer en de nouvelles espèces. Certaines régions figurent encore en blanc sur la carte, qui prend forme et se précise à mesure que les recherches avancent. Mais cet engouement ne va pas sans entrainer des risques d'ordre écologique.
DES PROTECTIONS S'IMPOSENT
En effet, ces milieux de petite taille, particulièrement fragiles, suscitent des interrogations sur leur conservation, d'autant que les organismes vivants concentrés sur ces reliefs recèlent des espèces à forte valeur économique. C'est le cas du corail noir exploité à Taïwan et Hawaï pour la bijouterie, ou encore des crinoïdes pédonculés, plus rares, porteurs de molécules potentiellement actives, utiles en pharmacologie. Certains monts en Tasmanie ont déjà fait l'objet d'une protection contre la pêche, la capture de poissons au chalut détruisant la faune benthique en raclant les sommets des guyots. Ici, les risques sont minimes. Peu abondant en poissons, ce site ne semble pas justifier une pêche industrielle. L'exploitation minière est également interdite dans cette première réserve de faune de profondeur. Reste à savoir si elle concernera l'important gisement de gaz qui vient d'être découvert par l'Ifremer sur la ride de Lord Howe, voisine de celle de Norfolk. Cette dernière serait aussi propice à la présence d'hydrocarbures. Ce site, inviolé jusqu'ici, pourrait pidement susciter des convoitises...
SCIENCE & VIE > Octobre > 2000 |
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