Barrière de Corail Méso-Américaine, Amazonie

Un Récif Corallien sous la Boue Amazonienne

A.M. - POUR LA SCIENCE N°464 > Juin > 2016

Récifs Fantastiques

La Barrière de Corail Méso-Américaine est moitié moins longues que sa célèbre cousine australienne mais plus remarquable par bien des aspects. Un requin-baleine au nord de la péninsule du Yucatan.

Une vue prise à 3650 m d'altitude montre l'ensemble du système de récifs, au large du Belize. Le recif extérieur brise la houle. Puis viennent la ligne blanche des débris de corail (le long de la crête du recif), le recif sablonneux de l'arrière et le lagon : un labyrinthe d'îlots de sable, de cayes de mangroves et de bancs d'algues.

Dans les mangroves, au large de la côte est de l'amérique centrale, à la lisière de la Barrière de Corail Méso-Américaine, le monde se divise en deux : le dessus et le dessous.
Moteur éteint, nous conduisons le skiff à la perche hors du chaud soleil d'avril vers l'ombre de la forêt. Le biologiste marin Will Heyman m'accompagne, et nous contemplons la simplicité du paysage au-dessus de nous. Nous voyons les vertes couronnes d'une forêt tropicale parmi les moins diversifiées, où ne pousse souvent qu'une seule et unique espèce d'arbre, le palétuvier rouge.
La salinité, les vagues des tempêtes et la boue pauvre en oxygène découragent la croissance d'une végétation intermédiaire dans les mangroves. Aussi y a-t-il peu à voir sous la canopée. Une orchidée de temps en temps. Une liane, rarement. Un troupeau de crabes violonistes postés à l'entrée de trous, dans la boue. Un gros crabe de mangrove en bas d'un tronc. Quelques insectes. Une aigrette tricolore perchée sur l'échasse d'une racine de palétuvier. Je me penche par-dessus le plat-bord pour prélever un échantillon de boue près des racines et ramasse au passage des tessons de poterie. Les mangroves de la barrière méso-américaine furent aux limites de l'ancienne civilisation maya. Nous nous halons plus loin la perche. Et là, dans l'eau calme, nous sommes témoins du miracle qui s'accomplit en dessous.
A partir de la ligne d'eau, les racines de cette forêt plongent, et les tapis d'algues leur font comme des barbes hirsutes, avec de minces et fragiles ophiures, des étoiles de mer trapues, des tuniciers - sortes de petits vases translucides qui filtrent les aliments, à la "tunique" orange, mauve ou blanche -, des coraux mous, des huîtres, des éponges avec bien d'autres nuances encore. Rien ici ne va sans décorations. Les mangroves jouent un rôle de pouponnière crucial. Des bancs de petits poissons se faufilent entre les arches de leurs racines, chaque banc formant un pâle nuage de poissons translucides. Les nuages les plus ténus sont ceux d'alevins pas plus gros que la larve de moustique la plus petite. Ces grains vivants sont trop minuscules pour porter un nom. Une fois adultes, vivront-ils dans un banc d'algues de mer, dans un récif de corail, en pleine mer ou ici même, dans la mangrove ? Il est trop tôt pour le dire. Ainsi va la vie dans le système de la barrière méso-américaine. Chaque élément de ce monde tripartite que composent la mangrove, les algues et les récifs coralliens se divise lui-même en deux : le monde du dessus, d'une simplicité élémentaire, et celui du dessous, à la complexité troublante.
L'écosystème de la barrière méso-américaine s'étire sur plus de 965 km, le long des côtes du Mexique, du Belize, du Guatemala et du Honduras. Moins long que la Grande Barrière de corail australienne et ses 2300 km, il est à sa façon plus remarquable. Les contours du plateau continental ont favorisé ici le développement d'un récif sur une plate-forme sous-marine qui nait à quelques centaines de mètres du rivage par endroits et, à d'autres, à 32 km au large. Cette plate-forme abrite une variété de récifs et une profusion de coraux uniques dans l'hémisphère occidental. Si la barrière méso-américaine a un seul avantage sur son énorme homologue du Pacifique, c'est sa proximité avec la côte et son interdépendance avec les habitats de l'intérieur des terres. Ici, les territoires de la mangrove, les algues et le corail ont été mélangés ensemble de façon si fine par les courants et les marées qu'ils sont devenus totalement inextricables.

LES MANGROVES

Les mangroves retiennent les sédiments en route vers le récif, filtrent la pollution et servent de pouponnière à de nombreux poissons et invertébrés. Leurs racines arquées, comme celles-ci (->), forment des portails par où passent des multitudes de petites créatures, qui deviendront adultes sur le récif.

Les mangroves méso-américaines constituent de multiples lignes de défense pour le système de la barrière. La première ligne est la haute mangrove forestière, le long de la côte et dans les embouchures des fleuves remonte la marée. La deuxième ligne (parfois aussi la troisième et la quatrième) se situe au large, là où les rejets pointus de palétuviers ont pris racine, en eau peu profonde, au-dessus d'une série de crêtes marines. Ces îlots grandissent et ferment des îles - les cayes de mangrove arrangées en archipels linéaires. Les groupes de cayes fonctionnent comme des écrans ; ils soulagent les algues en modérant l'action des vagues et le récif de corail en retenant la vase, les engrais et les toxines relâchés par la terre.
En plus d'une défense, les mangroves fournissent du paillis. Chaque hectare peut produire des tonnes de feuilles par an. Des champignons et des bactéries naissent dans cette litière, s'en repaissent et sont ensuite mangés par de petits vers et des crustacés, qui alimenteront à leur tour de petits poissons, lesquels nourriront des poissons plus grands, les oiseaux et les crocodiles. La vie s'écoule des mangroves vers la mer. Un contre-courant vivant afflue en elles en parallèle : les oufs, les larves et parfois les femelles gravides des créatures du récif en font leur incubateur. Le perroquet (ou scare) arc-en-ciel est le poisson emblématique de ce cycle. Il va à la crèche dans la mangrove et à la maternelle dans le récif. Le nom scientifique de cette espèce est parfait. Scarus guacamaia vient de huacamayo, qui veut dire "ara" en taino, la langue vernaculaire. La ressemblance est troublante : le poisson a le bec d'un perroquet et la couleur d'un ara bleu et jaune. Ce perroquet-là démarre modestement sa vie dans la mangrove, terne comme un moineau, et termine sur le récif paré de toutes ses couleurs. Long de plus de 1 m, c'est le plus grand poisson herbivore de l'Atlantique.
La mangrove est plus qu'une commodité pour Scarus guacamaia : une nécessité. Quand elle est détruite, par exemple au profit d'installations touristiques, les espèces ont tendance à disparaître localement, avec des répercussions tous azimuts. Une coévolution a amené le récif corallien et le perroquet au point d'équilibre. Quand les herbivores au bec courbé sont surpêchés ou éliminés d'une autre façon, le récif dépérit ; des tapis d'algues, d'ordinaire mangés par le perroquet, ensevelissent les coraux.
Le naturaliste John Muir nous disait au début du XXe siècle à quoi nous attendre quand nous et nos habitudes commençons à altérer un écosystème cohérent. "Lorsque nous essayons de détacher un élément des autres, écrivait-il, nous découvrons qu'il est accroché à tout le reste dans l'Univers". C'est exactement ce que démontre le poisson-perroquet. La barrière méso-américaine est l'une des partie de l'Univers où les coutures sont particulièrement serrées.

LE5 ALGUES

Accompagnée de son petit, une mère lamantin broute de l'herbe à tortue à Swallow Caye, au Belize. Le lamantin des Antilles passe son temps entre les patures d'algues et les passages immergés de la forêt de mangroves.

Un banc d'algues commence par la pousse d'une espèce pionnière, comme Halodule wrightii, aux feuilles plates et fines, ou de l'herbe à lamantin, aux longues feuilles filamenteuses. Elle finit par laisser la place à l'herbe à tortue et à ses brins comme des sangles élastiques atteignant 60 cm de long. L'herbe à tortue est la plus commune des espèces d'algues identifiées au large de l'Amérique centrale. Comme les autres, c'est une angiosperme, une plante à fleurs qui a résolu le problème de la pollinisation sous l'eau (donc sans abeilles) et maîtrisé la dispersion de ses fruits, qui se détachent et sont simplement portés par le courant. La reproduction sexuelle n'est pas une grande préoccupation de l'espèce. Le plus souvent, l'herbe à tortue est chaste. Le maintien et l'expansion du banc se font largement par reproduction végétative (la germination asexuelle des tiges enterrées).
Les rhizomes de l'herbe à tortue rampent sous le sable et sont arrimés par un système de racines étendu. Tout comme celles de la mangrove, ses racines souterraines retiennent la vase qui, sinon, pourrait se déposer sur les coraux. C'est là un service vital. La formation de massifs coralliens requiert une eau claire. Le petit animal corallien ou polype qui est l'unité de base d'une colonie produit la plus grande partie de sa nourriture par photosynthèse, grâce aux algues vivant dans ses tissus. Or les sédiments filtrent la lumière solaire et tuent les polypes ; ils sont l'une des principales causes du déclin des récifs de coraux dans le monde. La désédimentation assurée par l'herbe à tortue qui prospère dans des eaux calmes, protégées des vagues et des courants des vents par la barrière du récif - est un renvoi d'ascenseur. Le polype du corail vit en symbiose interne avec ses algues résidentes ; le massif corallien vit en symbiose externe avec les algues.

Un requin de récif des Caraïbes a attrappé une rascasse volante dans le banc de Cordelia, au Honduras. Les quelques rascasses volantes échappées d'un aquarium voila 20 ans sont devenues un fléau, dévorant les poissons du récif. Des scientifiques en jettent des morceaux aux requins pour leur en apprendre la saveur.

Vue d'un bateau, l'herbe à tortue semble aussi monotone qu'un champ de maïs ou de luzerne. Mais promenez-vous dans cette prairie avec un tuba : ses détails et sa diversité vous sautent aux yeux. Les brins plus vieux et plus foncés sont incrustés d'épiphytes, des "mousses" sous-marines dont on compte des centaines d'espèces. Sur les brins, les pellicules d'algues et de bactéries sont autant de nourriture pour de petits organismes qui, à leur tour, nourriront crevettes et petits poissons. Pour beaucoup d'espèces nées dans la mangrove protectrice et destinées à une vie adulte dans la barrière, les algues sont une étape intermédiaire - l'école élémentaire. Des bancs de petits poissons colorés planent au-dessus de la prairie sous-marine tandis que le courant agite les algues. De temps à autre, vous débusquez des poissons-perroquets adultes et des poissons-chirurgiens venus de la barrière pour manger les algues. Parfois, dans l'herbe à tortue, vous croisez une tortue verte en quête de nourriture, une tortue caret ou une caouanne. Ça et là, une sorte de piste de gibier semble traverser la prairie. Un gibier en forme de zeppelin, d'au moins 450 kg et lointain cousin de l'éléphant. Nous voici dans les pâturages des lamantins.

LE RÉCIF CORALLIEN

Long de 3 m, un crocodile d'Amérique, une espèce en danger, chasse dans l'herbe à tortue, en bordure d'un lit de palétuviers, sur le banc Chinchorro, au large de la péninsule du Yucatan. L'assistant de Brian Skerry l'a touché du bout d'un tuyau en plastique. L'animal a ouvert ses mâchoires et poursuivi sa route.

Vu du pont d'un skiff, le récif dessine en surface un paysage marin joli mais minimaliste : la ligne blanche des vagues qui se brisent le long du récif, le turquoise du platier, le bleu marine de l'océan au large. Mais, à l'image des habitats qu'il abrite, le rempart de la barrière de corail est un monde divisé.
Ajustez votre masque, respirez à fond et plongez dans l'eau. Voici le récif tel qu'en lui-même. Une concentration de vie et un spectre de couleurs que rien ne saurait égaler dans le monde de l'air libre. Corail dur, corail mou, corail de feu, corail dentelle rose, corail cerveau, corail corne de cerf, gorgone fouet, gorgone éventail, caulerpe raisin, coralline et éponge... Le récif est une cité grouillante de coraux. Réfugiée partout dans ses allées, vissée dans les trous du corail, perchée au sommet de ses têtes, une foule d'invertébrés à la diversité stupéfiante l'habite - praires, crabes, crevettes, vers, holothuries. Et ce n'est pas tout : les scientifiques identifient des centaines de nouvelles espèces chaque année.
Au-dessus du récif nagent des poissons peints dans un style extravagant, dans des gammes de couleurs électriques qui nous font défaut dans le monde du dessus. Ici, la palette est comme autoluminescente, à croire que chaque poisson et chaque sabelle sont équipés de leur propre batterie pour alimenter leurs rayures, leurs barres, leurs flambées et leurs taches. Ce récif corallien, comme tous les récifs des tropiques, est menacé par l'acidification de l'océan et les épisodes de réchaufiement causés par le changement climatique. La surpêche, le développement côtier et l'accélération de l'exploitation pétrolière fournissent également des motifs d'inquiétude.
Mais, par un crépuscule de printemps, sous la pleine lune, la magie éternelle fonctionne encore. Non loin de Silk Cays, au large du sud du Belize, des milliers de vivaneaux cubera, de vivaneaux-chiens et de vivaneaux sorbes viennent se reproduire dans le récif de Gladden Spit. Ils attirent là des bataillons de requins-baleines qui font festin d'oufs - et parfois aussi de scientifiques marins. Ces requins, les plus grands poissons de l'océan, se nourrissent d'ordinaire de plancton. Gladden Spit est le premier endroit où l'on a pu les observer en train d'ingurgiter du frai. Cette concentration des vivaneaux, des prédateurs qui les mangent et des requins colossaux qui se repaissent de leurs oufs est ce que j'ai vu de plus spectaculaire dans tout l'océan.
En tenue de plongée, par 15 m de fond, Will Heyman et moi nageons vers une énorme boule de vivaneaux cubera en plein frai. Leur colonne tournoie au ralenti et, comme nous approchons, se décompose en milliers de poissons. Suivant un mouvement de rotation des groupes serrés gagnent le sommet de la colonne pour frayer, relâchant des nuages blancs d'oufs et de laitance. Tout cela fusionne en un grand nuage orageux qui et nous enveloppe. Pendant un temps, nous sommes perdus dans un voile blanc de sperme et d'oufs.

Attirés par la pleine lune de printemps à Gladden Spit, au Belize, des vivaneaux cubera de 1 m de long produisent des nuages d'oufs et de sperme qui s'élèvent jusqu'aux plongeurs. Des vivaneaux de différentes espèces se rassemblent ici par milliers, relâchant des centaines de milliards d'oufs.

Puis une forme grise se matérialise lentement, tel un Titanic dans le brouillard, et de la blancheur surgit la gigantesque gueule béante et les nageoires pectorales écartées d'un requin-baleine. D'autres suivent et, finalement, des grands dauphins et des requins-bouledogues.
Nous les poursuivons jusqu'à manquer d'air. Puis nous refaisons surface, gonflons nos gilets et nageons vers le skiff, ancré sous la lune tout juste levée. La pleine lune d'avril a attiré les vivaneaux ici, leur frai coïncidant avec la marée haute d'avril qui charrie leurs oufs fécondés vers les mangroves. Les requins-baleines sont venus de plus loin, guidés par ces mystérieux signaux dont ils se servent pour naviguer.
Ce soir, les écosystèmes peu profonds et intriqués de la barrière méso-américaine se sont ouverts à nous. Essayez de détacher un élément des autres et vous découvrez qu'il est accroché à tout le reste dans le cosmos. Nous regagnons doucement le skiff, qui danse sous cette lune dont la lumière nous a menés jusque-là.

Ken Brower est journaliste et spécialiste de l'environnement. Brian Skerry a réalisé les photos du reportage sur les îles Phoenix (janvier 2011). Cet article a été en partie financé par l'Oak Foundation.

NATIONAL GEOGRAPHIC N°157 > Octobre > 2012
 

   
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