Le Défi Scientifique des Coraux |
Un animal allié à un végétal et à un minéral... Un organisme qui étend son empire dans toutes les mers du globe et représente une manne pour la biodiversité comme pour l'homme. Depuis trois siècles, le corail met la science au défi d'en percer les secrets. Et encore plus depuis qu'il est menacé...
Biodiversité : un Empire d'une incroyable Richesse |

Présents dans toutes les mers, les coraux sont non seulement une fantastique niche écologique, mais un écosystème dont la complexité donne le tournis.
Un empire qui s'étend sur toute la planète ; un écosystème d'une richesse inégalée ; une manne économique.
Mieux connus aujourd'hui, les coraux tropicaux, ceux qui construisent les récifs dans la zone intertropicale, abritent, à eux seuls, un tiers de la biodiversité marine, offrant une source de subsistance à plus de 500 millions de personnes dans une centaine de pays !
8 % : C'est le pourcentage de la population mondiale qui tire sa subsistance des récifs coralliens.
2500 km : C'est la longueur de la Grande Barrière de corail d'Australie, visible depuis la Lune ! Sur la planète, l'ensemble des récifs coralliens couvre 284.300 km², soit 0,17 % de la surface des océans. Avec ses collectivités d'outre-mer, la France est la quatrième plus grande région corallienne du monde, après l'Indonésie, l'Australie et les Philippines. |
DES CORAUX MOUS, DES CORAUX PRÉCIEUX, DES CORAUX DE FEU...
Minéral, végétal, animal ? Depuis Marsigli et Peyssonnel, les connaissances sur la nature de ces étranges "pierres qui fleurissent", de leur mode de reproduction jusqu'à leur croissance, n'ont cessé de progresser. Les coraux sont donc désormais classés au sein du règne animal parmi les cnidaires (du grec knidos, "ortie"). Comme les méduses, ils possèdent en effet autour de leur bouche une couronne de tentacules garnis de cellules urticantes, les cnidocytes.
Pour autant, le corail ne cesse de brouiller les pistes puisqu'il ne renvoie à aucune catégorie scientifique. Il regroupe aussi bien des organismes coloniaux que solitaires, vivant dans les eaux des lagons comme au large de la Bretagne, près de la surface ou dans l'obscurité des profondeurs avec des squelettes durs ou mous, une forme branchue, tabulaire (telles des assiettes empilées) ou massives !
Si les coraux font partie de la classe des anthozoaires, appelés autrefois les "animaux fleurs", leur répartition dans les sous-classes donne le tournis. On les retrouve à côté des anémones de mer chez les hexacoralliaires (6 tentacules ou nombre de tentacules étant un multiple de 6) : ce sont les fameux coraux tropicaux, qui peuplent la zone marine tropicale, ou les méconnus coraux froids, qui vivent plus en profondeur. Aux yeux des scientifiques, ce sont eux les "vrais coraux", les constructeurs de récifs ou scléractiniaires (du grec scléro "dur" et actino "rayon"). Mais il existe également des coraux mous et des coraux précieux (dont le corail rouge de Marsigli), qui appartiennent à la sous-classe des octocoralliaires (8 tentacules), avec les plumes de mer, et des coraux de feu, un "faux corail" qui dépend de la classe des hydrozoaires... Et c'est sans compter avec les dernières découvertes de la biologie moléculaire qui pourraient bien, demain, redistribuer nombre d'espèces rangées dans cette classe en fonction de la morphologie de leur squelette !
DEUX FAMILLES DE CORAUX BÂTISSEURS DE RÉCIFS... |
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Les Coraux Chauds (rouge) |
Les Coraux Froids (orange) |
Fort de 800 espèces réparties sur toute la ceinture intertropicale, entre les latitudes 30° Nord et 30° Sud, ce type de corail vit dans des eaux de 20 à 29°C baignées de lumière (moins de 100 m de profondeur) qui permettent aux algues qu'il héberge, les zooxanthelles, de réaliser la photosynthèse. |
Ce type de corail s'épanouit, lui, en profondeur, de 39 m à plus de 1000 m, et dans des eaux de 4 à 13°C seulement. Contrairement aux coraux chauds, les coraux des mers froides ne vivent pas en symbiose avec des algues et construisent leur squelette calcaire beaucoup plus lentement, de l'ordre du millimètre par an. Encore méconnus et faisant l'objet de nombreuses recherches, ils ne regroupent que six espèces. |
... QUI SONT UNE VRAIE MANNE POUR L'HOMME
Chaque année, ils attirent environ 15 millions de plongeurs dans les 2500 centres de plongée recensés dans 91 pays. Surtout, ils fournissent aux populations des pays qu'ils bordent une source de nourriture essentielle : environ 90 % de leurs protéines animales. Un récif sain peut ainsi donner plus de 15 t de poissons et crustacées par an et par kilomètre carré, de quoi nourrir 2500 personnes. Enfin, les récifs coralliens abritent près de 95.000 espèces. Cet écosystème est un réservoir de molécules que l'on commence à étudier : des ascidies (tuniciers), certains cônes (gastéropodes) et des éponges recèlent ainsi des molécules utilisées dans la recherche pour le traitement de la douleur, la leucémie, le cancer de la peau ou le sida.
R.B. - SCIENCE & VIE > Mai > 2011 |
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Polype : des Organismes Vivants à nul autre Pareil |


Pour s'alimenter, croître et se reproduire, les coraux tropicaux recourent à d'indénieux mécanismes alliant à la fois l'animal, le végétal et le minéral.

R.B. - SCIENCE & VIE > Mai > 2011 |
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Menaces : Il ne Reste que 46 % des Récifs en Bon État |
Surpêche, réchauffement... D'ici à 2050, les récifs pourraient disparaître. Comment inverser le processus ? État des lieux de la recherche.
La sentence est alarmante. Si aucune action n'est entreprise, les récifs coralliens pourraient totalement disparaître d'ici à 2050. C'est ce qu'affirme un rapport publié le 23 février dernier par le centre de réflexion américain World Resources Institute, qui, d'emblée, a fait le tour de la planète. Même si quelques scientifiques le jugent basé sur des calculs trop simplistes et si catastrophiste qu'il ruinerait toute volonté de se mobiliser, le constat, lui, est inattaquable : les coraux sont en danger. En effet, ces formidables architectes, plus gros bioconstructeurs du globe, qui protègent nos côtes en édifiant d'immenses remparts contre les assauts des océans et forment des écosystèmes foisonnant, sont particulièrement fragiles. Leur disparition représenterait une catastrophe écologique, économique et sanitaire, car ils recèlent un tiers de la biodiversité marine et font vivre plus de 500 millions de personnes.
En 2008, déjà, l'initiative internationale pour les récifs coralliens (Icri) dressait un bilan plutôt sévère de leur état de santé dans un document plus consensuel, préparé par 372 experts de 96 pays. Selon ce Status of coral reefs of the world, 19 % des récifs recensés en 1950 sont déjà perdus, 15 % sont dans un état critique, risquant de mourir dans les dix à vingt prochaines années, 20 %, sérieusement menacés, pourraient s'éteindre d'ici vingt à quarante ans. Seuls 46 % sont encore en bon état, notamment dans le Pacifique où les récifs de Nouvelle-Calédonie ont été inscrits au patrimoine mondial par l'Unesco en 2008, après ceux de la Grande Barrière de corail en 1981.
DES AGRESSIONS DUES À l'HOMME
Comment en sommes-nous arrivés là ? Les coraux ont toujours été victimes de nombreuses agressions, naturelles ou anthropiques. Le rapport du World Resources Institute montre que les pressions locales (surpêche, urbanisation des côtes, pollution) sont les risques les plus immédiats et directs pour plus de 60 % des récifs. Mais en temps normal, cet organisme sait se défendre. "Un récif endommagé met une quinzaine d'années pour se reconstruire", rappelle Serges Planes, directeur du Centre de recherches insulaires et observatoire de l'environnement (Criobe) sur l'île de Moorea, en Polynésie française. D'une certaine manière, ces agressions ponctuelles rendent plus forts les récifs en participant à leur
régénération et au brassage des espèces.
Avec le changement climatique, les menaces ont changé d'échelle et les agressions se sont multipliées, ne laissant plus assez de temps aux scléractiniaires pour se refaire une santé. Les pullulations d'Acanthaster planci, une étoile de mer géante, d'un diamètre moyen de 25 à 35 cm à l'âge adulte et surnommée "couronne d'épines", se font de plus en plus fréquentes depuis les années 1970 dans les océans Indien et Pacifique. Or, cet animal est friand de polypes et peut consommer entre 5 et 6 mètres carrés de corail par an ! Les cyclones et les tsunamis, dont l'intensité semble augmenter avec le réchauffement,
brisent les coraux ou les asphyxient sous les boues qu'ils charrient et la sédimentation qu'ils engendrent. Enfin, deux nouveaux maux frappent les récifs, et ce, non plus de manière localisée mais globale : la hausse de la température des océans se traduit par un phénomène dit de "blanchissement" (<-), tandis que l'augmentation des émissions de CO2 dans l'atmosphère provoque une acidification des océans, qui ralentit la croissance des récifs coralliens.
Rappelons-le, le corail est un subtil équilibre entre un animal - le polype -, et une plante - l'algue unicellulaire zooxanthelle -, qui produit un minéral - l'exosquelette (chapitre précédent). Or, il suffit d'un stress minime (une variation de température ou de salinité, une pollution...) pour que le charme soit rompu : sans que l'on sache exactement pourquoi, les zooxanthelles sont expulsées par leur hôte, qui perd du coup ses couleurs. Le corail devient aussi pâle que son substrat calcaire, d'où le terme de "blanchissement". Une fois le divorce consommé, le polype ne survit que quelques semaines. S'il ne parvient pas à puiser d'autres algues unicellulaires dans son milieu, il meurt. Selon le Réseau mondial de surveillance des récifs, le courant marin chaud El Nina de 1998 aurait ainsi entraîné un blanchissement de 16 % des coraux de la planète, dont 6,4 % seulement sont aujourd'hui sauvés ou en passe de l'être.
Moins connu, l'impact de l'acidification des océans sur la faune marine se révèle aussi inquiétant. Depuis le début de l'ère industrielle, l'acidité des eaux de surface aurait augmenté de 30 %. "En fait, le CO2 de l'atmosphère se dissout dans l'eau de mer sous forme d'acide carbonique, ce qui entraîne une baisse du pH des océans, détaille Isabelle Domart-Coulon, du Muséum national d'histoire naturelle. Or, cette transformation en acide carbonique se fait au détriment du carbonate qui est utilisé pour la biominéralisation des récifs. "Résultat : dans les zones où les eaux sont naturellement acides, le nombre de coraux diminue fortement. Des observations qu'il reste à expliquer, car cela ne fait qu'une dizaine d'années que les scientifiques se penchent sur ce phénomène.
LA SYLVICULTURE SOUS-MARINE
Pour faire face à l'hécatombe annoncée, recherches et expérimentations se multiplient dans le monde. Certaines se concentrent sur la biologie des coraux, encore mystérieuse à bien des égards. "Nous tentons de comprendre, dans la nutrition des coraux, quelles sont les parts respectives de la symbiose avec les zooxanthelles et de la prédation, raconte Serge Planes. Nous avons également remarqué que certaines lignées génétiques de zooxanthelles donnent au corail une meilleure résistance face au stress et nous cherchons à identifier quelles sont les meilleures combinaisons". Peut-être pourrons-nous ainsi doper le polype esseulé après un "blanchissement".
D'autres misent davantage sur les greffes et les transplantations. Dans l'archipel d'Okinawa, au Japon, l'équipe de Mineo Okarnoto, de l'université de Tokyo, cultive des coraux en laboratoire pour régénérer des récifs menacés. ils prélèvent des oufs ou des coraux naissants, les font croître à l'abri avant de les réimplanter, une fois arrivés à maturité. En 2006, une première transplantation de 5000 boutures a donné un résultat mitigé : certains coraux n'ont pas supporté le déplacement. "Nous replantons des forêts depuis quatre mille ans mais nous commençons seulement à régénérer les récifs coralliens", temporise Mineo Okamoto. Baruch Rinkevich, de l'Institut national d'océanographie d'Haïfa (Israël) assimile aussi ses pépinières de corail à de la "sylviculture sous-marine". Sa technique diffère peu : il installe des filets horizontaux au fond de la mer Rouge pour protéger la croissance, en milieu naturel cette fois, de petits morceaux de coraux. "À l'avenir, on ne pourra pas se passer de cette bioingénierie des récifs, reprend Isabelle Domart-Coulon. Mais elle ne pourra fonctionner que si le milieu n'est plus dégradé !" À quoi servirait en effet de relancer un récif sain, si le stress lié au changement climatique ne lui laisse aucune chance ?
60 ANS DE SIGNAUX D'ALARME
Quand la science s'intéresse au corail, c'est souvent pour s'inquiéter de sa vulnérabilité. Dès 1952, ces craintes apparaissent dans le N°421 de S&V, avec un dossier de 7 pages consacré (déjà !) aux menaçantes variations de température. En 1970, dans le N°629, un large dossier sur la Grande Barrière de corail évoque la pollution et les étoiles de mer tueuses. S'ensuit alors, autour de 1990, une série d'articles traitant des tentatives d'élevage ou des progrès quant à la compréhension de la physiologie de ces animaux marins et, notamment, de leur étrange système de reproduction sexuée, actif une seule nuit par an (N°850). Plus récemment, il ne se passe pas un semestre sans que l'actualité de la recherche ne ramène au corail. En avril 2007, ce sont des poissons herbivores capables d'aider les coraux à guérir du blanchissement qui étaient mis à l'honneur (N°1075). En juillet 2009, nous relations l'invasion dans les eaux du Pacifique des étoiles de mer géantes, ces Acanthaster planci dévoreuses de corail. FA. |
R.B. - SCIENCE & VIE > Mai > 2011 |
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