Monde ANIMAL (Eucaryotes Invertébrés) : ARTHROPODES, Hexapoda,
Insecta : Près de 1,3 million d'espèces (près de 10.000 nouvelles espèces inventoriées par an).
Pterygota, Neoptera, Holometabola, Hymenoptera (entre 1 et 5 millions d'espèces, une centaine de familles) |
Le Monde des Abeilles Sauvages
Apocrita, Aculeata, Apoidea, Anthophila (7 familles, env 20.000 espèces) |
La Vie Féconde des Abeilles Sauvages |
Il en existe plus de 30.000 espèces. Une étude majeure vient de révéler que, sans ces auxiliaires discrètes et solitaires, nombre de plantes disparaîtraient.
Quand on parle d'abeilles, on pense aussitôt à Apis mellifera, la fameuse abeille à miel (mellifère ou domestique) élevée par les apiculteurs. Mais cette espèce sociale, emblématique, est l'arbre qui cache la forêt, un ovni parmi les 20.000 à 30.000 espèces qui existeraient sur terre. Car en réalité, les abeilles, à l'instar des coléoptères ou des papillons, sont des insectes sauvages et solitaires qui pratiquent le chacun pour soi. Et il suffit, dès les premiers jours du printemps, de les observer sur les fleurs de nos jardins pour s'apercevoir de leur incroyable diversité. Elles sont noires, rousses, jaunes ou grises, tâchetées de poils blancs ou segmentées d'anneaux de cuivre, velues ou presque glabres, chétives ou trapues, massives ou minuscules, ont l'air de vulgaires guêpes ou de grosses mouches hirsutes, affichent des yeux immenses ou de petites langues... En France, on estime entre 800 et 1000 les espèces sauvages. Preuve qu'Apis mellifera n'est qu'une goutte de miel dans l'océan des abeilles !
Mais comment les reconnaitre ? D'abord en les regardant travailler. Contrairement à l'abeille mellifère qui dispose, au niveau de ses pattes postérieures, d'une corbeille dans laquelle elle transporte une boulette de pollen caractéristique, la pelote, les abeilles sauvages se contentent d'agripper les grains de manière anarchique avec leurs poils plumeux. Et pour la récolte du nectar, tout est affaire de langue - un facteur essentiel qui détermine le choix des fleurs visitées et la spécificité des différentes familles d'abeilles sauvages. Car si Apis mellifera est une ultragénéraliste qui exploite n'importe quelle fleur, les abeilles sauvages sont spécialisées dans des plantes bien déterminées.
Les mégachiles, anthophores ou bourdons (nom commun des abeilles du genre Bombus, par exemple, possèdent une longue langue qui leur permet d'aspirer le nectar de plantes aux corolles profondes telles que le sainfoin, le trèfle ou la sauge. Tandis que les halictes, les collètes ou les abeilles des sables du genre Andrena, pourvus d'une langue plus courte, exploitent des plantes aux corolles ouvertes comme le colza, le cerfeuil ou le pissenlit. Certaines, plus exigeantes encore, ne butinent qu'une espèce bien précise qui leur est directement associée. C'est le cas d'Andrena florea, qui récolte exclusivement le pollen de la bryone, une plante grimpante à fleurs blanches de la famille des cucurbitacées. "Les abeilles spécialisées sont les plus primitives. L'évolution s'est faite dans le sens d'espèces plus généralistes et plus sociales, explique Christophe Praz, spécialiste de l'évolution des abeilles sauvages et maître d'enseignement et de recherche à l'université de Neuchâtel. Il y a 150 millions d'années, pour une raison qu'on ignore, un groupe de guêpes fouisseuses se nourrissant de petites chenilles a changé de régime alimentaire et s'est mis à récoller du pollen, se transformant ainsi en abeilles. Ces guêpes ont dû trouver dans une fleur particulière les nutriments nécessaires pour devenir herbivores. Les premières abeilles étaient donc probablement très spécialisées. Puis l'espèce a évolué et les insectes, à tâtons, ont visité d'autres types de fleurs, recoltant des pollens dont la composition chimique était favorable à leur survie".
NI REINE NI OUVRIÈRE
Contrairement à leurs cousines domestiques, les abeilles sauvages sont de grandes solitaires. Chez elles, il n'y a ni reine, ni ouvrière, ni colonie pérenne composée de plusieurs dizaines de milliers d'individus interdépendants. Leur vie est très courte (de 4 à 6 semaines, un an dans le cas des bourdons) et leur descendance se compose d'à peine quelques dizaines d'individus (une centaine chez les bourdons). Contrairement à la reine mellifère qui fonde une nouvelle colonie par essaimage à l'aide de son armée d'ouvrières, la femelle sauvage, livrée à elle-même, doit trouver, seule, un endroit idéal pour assurer l'éclosion d'une nouvelle génération. Et dans ce domaine, les abeilles rivalisent d'ingéniosité.
Les espèces terricoles (collètes, andrènes, halictes, mélittidés, eucerines), qui représentent 80 % des abeilles sauvages, creusent leurs galeries dans le sol (terre ou sable) et cohabitent souvent en bourgades de centaines de nids individuels répartis sur à peine quelques mêtres carrés. Les "maçonnes", telles Megachile parietina, préfèrent bâtir leur habitat sur des pierres ou de vieux murs au moyen d'un solide mélange de sable, d'argile et de petits cailloux, humidifiés par du nectar et de la salive, ou à base de résine de pin pour Anthidiellum strigatum. Les espèces xylicoles, telle l'énorme abeille charpentière noir violacé Xylocopa violacea, choisissent plutôt du bois mort assez résistant ou à l'intérieur de tiges de bambous (pour les Ceratina ou certaines osmies), tandis que les abeilles rubicoles n'hésitent pas à vider entièrement les tiges des ronces de leur moelle pour y installer leur progéniture. Les osmies et les anthidies, elles, sont d'incroyables opportunistes qui squattent les trous déjà creusés, les fissures des murs, les nids de coléoptères abandonnés, les coquilles vides d'escargots (encadré ci-dessous).
OSMIA BICOLOR, SQUATTEUSE DES COQUILLES
Dès le mois de mai, il n'est pas rare de voir voler sur les pelouses de nos jardins une petite abeille poilue assez trapue, noire et rousse, d'à peine un centimètre. À l'affût, Osmia bicolor cherche une coquille vide d'escargot pour y faire son nid. Celles de la famille des hélicidés du genre Cepaea ou Arianta, que l'on rencontre fréquemment dans les jardins, lui conviennent parfaitement. À peine l'osmie a-t-elle repéré l'objet convoité qu'elle se pose dessus, le retourne avec ses pattes et y penêtre pour l'inspecter. Si la coquille lui convient, elle s'envole chercher des morceaux de feuilles qu'elle coupe et malaxe jusqu'à obtenir un "ciment végétal" avec lequel elle salit la coquille afin de la camoufler. Puis elle repart récolter du pollen de pissenlit, d'hippocrépis à toupet ou de bugle rampant, le dépose à l'intérieur de la coquille, pond un ouf et construit avec son ciment végétal une cloison protectrice. Elle rebouche enfin le tout à l'aide de petits cailloux et de brindilles, plaque l'ouverture de la coquille face contre terre pour parer à toute intrusion, puis la camoufle en l'enfouissant sous un monticule de végétaux. Après deux jours d'un dur labeur, Osmia bicolor s'envole à la recherche d'une autre coquille. |
Étonnantes aussi sont les abeilles-coucous du genre Nomada, avec leur allure de guêpe, qui parasitent sans scrupule les nids de leurs congénères terricoles en y installant une larve qui ne tardera pas à dévorer les oufs de ses hôtes. À la différence de la reine mellifère qui est morphologiquement inapte au travail et totalement dépendante de ses ouvrières, les abeilles sauvages femelles ramènent elles-mêmes le pollen dans leur nid, y pondent un ouf, referment le nid et l'abandonnent définitivement. Puis elles s'en vont en construire un nouveau ailleurs, laissant les larves se développer seules. "Les abeilles sauvages pondent très peu d'oufs - entre 20 et 30 - durant leurs quelques semaines de vie, souligne Christophe Praz. Certains n'arriveront pas à terme. Pour compenser cette faible fécondité, elles leur consacrent beaucoup d'énergie. Chaque ouf ayant besoin d'une grande quantité de pollen pour se développer, la femelle visitera un nombre incalculable de fleurs. Il en faut environ 1000 pour produire une seule abeille sauvage".
LE CHÎANON MANQUANT
Chez les bourdons - un cas très particulier -, le système est différent, car plus social. À la fin de l'été, après l'accouplement, la femelle Bombus se terre dans un trou et attend le printemps suivant. Dès les premiers beaux jours, les femelles fécondées (ces fameux gros bourdons que l'on voit voler dans nos jardins) sortent repérer un lieu idéal pour fabriquer leur nid, récoltent du pollen et donnent naissance à une première génération d'une centaine d'ouvrières qui, au bout d'un mois, iront elles-mêmes chercher la nourriture. La femelle restera alors dans le nid et, telle une reine, se consacrera uniquement à la ponte et à l'entretien des nourrissons. "Les abeilles sauvages nom solitaires, comme les bourdons, sont un peu le chaînon manquant entre les abeilles sauvages et les domestiques, explique Christophe Praz. Après les bourdons, l'étape suivante dans l'évolution est la colonie, qui devient une société, et survit plusieurs années avec une reine spécialisée dans la ponte. Si les abeilles sociales (mellifères) ou légèrement sociales (bourdons ou halictes) sont des généralistes, c'est parce que leurs colonies se développent sur plusieurs mois : elles doivent donc butiner plus longtemps, avec un choix plus large de fleurs. Au contraire, les espèces solitaires sont spécialisées car leur vie étant plus courte, leur periode de vol est parfaitement adaptée à la floraison de certaines plantes. La specialisation s'est faite pour optimiser la récolte de pollen".
Et en matière de pollinisation, les abeilles sauvages sont bien meilleures que leurs cousines mellifères ! Tel est le résultat d'une gigantesque étude, qualifiée de "majeure", publiée en mars dernier dans le magazine Science. Cinquante chercheurs du monde entier ont pu démontrer que les rendements agricoles sont faibles lorsque les plantes sont visitées par des abeilles domestiques, et que l'ajout massif de ruches n'augmente guère la production (14 % seulement). Au contraire, comme l'explique Jason Tylianakis (professeur à l'université de Canterbury, en Nouvelle-Zélande) dans Science, "l'augmentation de production est près de 2 fois plus importante que celle induite par des ruches", lorsque les fleurs sont visitées par des abeilles sauvages.
Moins efficace qu'un bourdon poilu : Une petite révolution, qui vient bouleverser nos connaissances sur ces espèces. "Elles sont des facteurs cruciaux de production agricole, indépendamment de la densité des abeilles domestiques, souligne Nicolas Vereecken, ingénieur agronome à l'Université libre de Bruxelles et membre fondateur de l'Observatoire des abeilles, une association d'étude des abeilles sauvages. Avec une bonne diversité d'abeilles sauvages, on obtient systématiquement de bons rendements agricoles pour les cultures qui dépendent des pollinisateurs". Dans le cas des tomates, par exemple, les bourdons sont les meilleurs candidats. C'est en faisant vibrer à une certaine fréquence leurs ailes qu'ils parviennent à libérer le pollen, ce dont Apis mellifera est incapable. Quant à la luzerne, l'abeille domestique, beaucoup trop grande, n'arrive même pas à en ouvrir le bouton. Dans les vergers ou les cultures de tournesol ou de café, l'abeille mellifère, soucieuse de récolter le nectar sans se recouvrir de pollen, se montre moins efficace qu'un bourdon très poilu ou que bon nombre d'abeilles sauvages qui plongent dans la fleur et se couvrent des précieux grains fécondants. "L'avantage des abeilles domestiques est surtout numérique. Car si l'on peut inonder un champ de dizaines de milliers d'abeilles avec seulement 2 ruches, il est impossible d'y importer 100.000 bourdons", explique Christophe Praz.
Du bleuet et des carottes sauvages : Mais plusieurs menaces pèsent sur ces pollinisatrices sauvages, qui voient déjà certaines de leurs espèces disparaître. Comme Megachile parietina, largement décrite par l'entomologiste Jean-Henri Fabre au début du siècle dernier, ou Hoplitis papaveris, l'osmie du coquelicot. 50 % des abeilles sauvages observées à la fin du XIXe siècle se sont déjà éteintes et 40 % sont sur la liste des espèces menacées ! En cause, la transformation des milieux naturels et la simplification à outrance de nos paysages agricoles. "C'est la diversité de la flore qui permet à un maximum d'abeilles sauvages de se maintenir localement, puisque certaines sont liées à des plantes particulières. Lorsque ces plantes disparaissent, les espèces qui leur son inféodées disparaissent aussi", constate Nicolas Vereecken. Autre danger, l'agriculture intensive basée sur la monoculture entraine la proliferation de parasites et d'agents pathogènes ravageurs que seuls les produits phytosanitaires parviennent à détruire. Or la pulvérisation de ces produits neurotoxigues de type néonicotinoïdes contamine également les plantes sauvages plantées à proximité des cultures. Et les quelques espèces d'abeilles non domestiques encore présentes qui entrent en contact avec ces plantes empoisonnées risquent de disparaître. Sans compter que de nombreux apiculteurs transportent leurs ruches dans des milieux naturels plus sains, ce qui bouleverse l'équilibre entre abeilles sauvages, abeilles domestiques et flore. Car les abeilles mellifères libérées par dizaines de milliers monopolisent tout à coup les fleurs et limitent les ressources des sauvages. Un veritable problème écologique, selon Nicolas Vereecken qui explique que "le bon équilibre pour des milieux diversifiés au niveau floristique serait un maximum de 3 ruches par km². Il faut, ajoute-t-il, un vrai dialogue entre apiculteurs et spécialistes des abeilles sauvages. Et également identifier les plantes clés pour les espèces menacées d'exctinction, les réintégrer dans les parcs, les jardins et les milieux agricoles. Installer du bleuet ou des carottes sauvages, c'est bien, mais pour les abeilles, et en particulier pour les plus menacées, c'est inutile. Malheureusement, aujourd'hui, qui veut planter du trèfle ou de la luzerne alors que les engrais mineraux les remplacent si facilement ?"
A.D. - SCIENCES ET AVENIR HS N°175 > Juillet-Août > 2013 |
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