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Monde ANIMAL - Eucaryotes - Invertébrés : ARTHROPODES, Hexapoda, Insecta
Près de 1,3 million d'espèces (et près de 10.000 nouvelles espèces inventoriées par an). |
Les Parasites Diaboliques |
Cas Inédit de Parasite qui Parasite un Parasite |

O.D. - SCIENCE & VIE N°1195 > Avril > 2017 |
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Les Parasites Diaboliques |
Des coccinelles transformées en zombies ? Ce n'est pas de la science-fiction, mais l'attaque bien réel d'organismes parasites.
LA GUÊPE FAIT DE LA COCCINELLE SON GARDE DU CORPS. Les coccinelles, dit-on, portent chance. Mais celle qui est infestée par la guêpe D. coccinellae n'en a pas. Quand une guêpe femelle pique une coccinelle, elle laisse derrière elle un seul ouf. Après l'éclosion, la larve mange son hôte de l'intérieur. Puis le parasite émerge et tisse un cocon entre les pattes de la coccinelle. Même si le corps de l'insecte est libéré de son bourreau, il en demeure l'esclave : il se tient au-dessus du cocon et le protège des prédateurs. Certaines coccinelles très chanceuses en réchappent.
D'ordinaire, les coccinelles sont des prédateurs sophistiqués et voraces. Un individu peut engloutir des milliers de pucerons au cours de sa vie. Pour trouver sa victime, il agite ses antennes afin de détecter les substances chimiques que libèrent les plantes attaquées par des insectes. Une fois branchée sur l'un de ces signaux, la coccinelle réoriente son scanner sensoriel : elle cherche désormais les molécules relachées par les pucerons. Puis elle s'approche, attaque et déchiquette sa proie avec ses mandibules. Les coccinelles sont bien protégées contre la plupart de leurs ennemis. Leur carapace rouge et noir est un avertissement aux prédateurs : vous allez le regretter. Quand un oiseau ou un autre animal essaie de l'attaquer, la coccinelle exsude du poison par les articulations de ses pattes. L'attaquant goûte le sang amer et recrache la coccinelle. Les prédateurs apprennent à lire la carapace bicolore comme une semonce.
Prédateur protégé des prédateurs, la coccinelle aurait une vie d'insecte parfaite... n'étaient ces guêpes qui pondent des oufs dans son corps. L'une d'entre elles, Dinacampus coccinellae, mesure environ 3 mm. Une femelle se pose près d'une coccinelle et lui insère rapidement son dard dans le ventre, par en dessous. Elle injecte dans sa victime un ouf en même temps qu'un mélange de substances chimiques. Quand l'ouf éclot, la larve se nourrit des fluides qui emplissent l'intérieur du corps de son hôte. La coccinelle se fait dévorer peu à peu, quoique rien ne le trahisse de l'extérieur. Elle continue d'attaquer les pucerons avec entrain. Mais, une fois ses proies digérées, c'est son parasite qui se nourrit sur les nutriments produits. Environ 3 semaines plus tard, la larve se faufile dehors par une fente dans l'exosquelette de son hôte. Si la coccinelle est libérée du parasite, son cerveau demeure sous son contrôle : elle reste immobile pendant que, sous elle, la larve s'enveloppe dans un cocon de soie. Une D. coccinellae en pleine croissance nichée dans son cocon est terriblement vulnérable. Des larves de chrysopes et d'autres insectes seraient tout heureux de la dévorer.
Si le pouvoir d'un gène peut aller jusqu'à manipuler le monde physique, s'est demandé Dawkins, pourrait-il aussi manipuler une autre créature vivante ? Le biologiste répondait par l'affirmative, désignant les parasites comme le meilleur exemple. La capacité d'un parasite à contrôler le comportement de son hôte est encodée dans ses gènes. Si l'un de ces gènes devait muter, le comportement de l'hôte changerait. Et selon la façon dont il changerait, la mutation pourrait aider ou nuire au parasite. Imaginons qu'un virus de la grippe mute de facon à ce que ses victimes s'isolent et meurent de faim. Ce virus aurait peu de chance de se propager à d'autres hôtes, et il disparaitrait de la population des virus. Mais une mutation chez un parasite qui influe dans le sens de son propre intérêt sur le comportement de son hôte deviendra plus commune. Et si une guêpe acquiert une mutation qui pousse la coccinelle hôte à fonctionner comme un garde du corps, sa progéniture porteuse de ce trait va prospérer, car les prédateurs tueront un moins grand nombre de ses rejetons. Dawkins a présenté ces idées en 1982 dans Ike Extended Phenotype (non traduit en francais). Si l'hypothèse de Dawkins était correcte, les parasites devaient disposer de gènes capables de prendre l'ascendant sur ceux agissant en temps normal chez leurs hôtes.
32 ans plus tard, les scientifiques ont enfin trouvé la clé du contrôle mental opéré par le parasite. À l'université Ben-Gourion (Israel), Frédéric Libersat et ses collègues dissèquent les attaques de la guêpe Ampulex compressa. Celle-ci pique une blatte, la transformant en un zombie passif. La guêpe va jusqu'à conduire sa victime droguée dans un terrier en la tenant par son antenne, comme un chien en laisse. La blatte est parfaitement capable de se mouvoir, à ceci près qu'elle n'agit plus de sa propre initiative. La guêpe pond un ouf sous le ventre de la blatte, qui va simplement rester là jusqu'à ce que la larve sorte de l'ouf et creuse ensuite dans l'abdomen de son hôte. Par quel pouvoir secret la guêpe prend-elle possession de sa victime ? Libersat et son équipe ont découvert que la guêpe insère délicatement son dard dans le cerveau de la blatte, cherchant son chemin jusqu'aux régions qui déclenchent le mouvement. La guêpe arrose ensuite les neurones avec une mixture de neurotransmetteurs fonctionnant comme des drogues psychoactives. Les experiences suggèrent que ces drogues affaiblissent l'activité des neurones qui, normalement, répondraient au danger en conduisant la blatte à s'échapper. Les scientifiques ont décrit la neurochirurgie d'Ampulex compressa jusque dans des détails stupéfiants et, pourtant, ils sont encore loin de posséder le tableau complet. Le venin de la guêpe est un véritable cocktail de substances chimiques. Lesquelles ? Et de quelle manière affectent-elles le comportement de la blatte ? Voilà ce qui reste à determiner. Mais, jusqu'à présent, ces recherches coïncident avec la théorie du phénotype étendu proposée par Dawkins : les gènes qui encodent les molécules du venin enrôlent la blatte dans le plan de survie de la guêpe en fournissant une pouponnière idéale à ses juveniles.
LA CHENILLE GARDE-MANGER. Une guêpe femelle pond des dizaines d'oufs dans une chenille de piéride du chou - un papillon. Les larves éclosent, mangent, grossissent, puis paralysent leur hôte et le dévorent jusqu'à ce qu'elles en sortent. Quand la chenille, encore vivante, se réveille, les larves filent de petits cocons sous elle. Plutôt que de les laisser se défendre par elles-mêmes, la chenille captive tisse une couche de soie supplémentaire autour des cocons et tient la garde au-dessus de la portée, balangant sa tête pour éloigner les prédateurs.
Dans une poignée de cas, les scientifiques ont pu déterminer quel gène du parasite contrôle le comportement de son hôte. Par exemple, les baculovirus (des virus en forme de batonnets qui infectent les invertébrés) s'attaquent à la chenille du bombyx disparate et à d'autres espèces de phalènes et de papillons. Le parasite envahit les cellules de son hôte et les détourne pour leur faire produire de nouveaux baculovirus. Vue de l'extérieur, la chenille semble normale : elle continue à mastiquer des feuilles comme avant. Cependant, la nourriture qu'elle ingurgite ne se transforme pas en masse corporelle, mais en baculovirus. Quand le virus est prêt à quitter la chenille, celle-ci change de comportement de facon radicale. Elle devient agitée, se nourrit sans relâche. Puis, elle se met à grimper aux arbres. Au lieu de faire halte dans des endroits abrités des prédateurs, la chenille infectée monte encore. Pour finir, elle s'installe sur les feuilles les plus hautes ou sur l'écorce, en pleine journée, ce qui la rend aisément visible des prédateurs. Les baculovirus transportent les gènes de plusieurs enzymes. Quand ils sont prêts à quitter leur hôte, certains de leurs gènes s'activent dans les cellules des chenilles et déclenchent un torrent d'enzymes. Qui transforment l'animal en une gelée visqueuse. Une fois la chenille dissoute, des paquets de virus tombent sur les feuilles situées en dessous, prêts à se faire ingérer par de nouvelles chenilles hospitalières.
La propension de la chenille du bombyx à monter aux arbres avait tout l'air d'un parfait exemple de phénotype étendu, aux yeux de Kelli Hoover et de David Hugues, de l'université d'Etat de Pennsylvanie. En incitant leur hôte à grimper, les baculovirus augmentent leurs chances d'en infecter un nouveau. Pour tester l'idée de Dawkins, les chercheurs ont examiné les gènes des baculovirus dans l'espoir de trouver celui qui contrôlait l'ascension des chenilles. Quand un de ses gènes, dit « egt », a été inactivé en laboratoire, le virus a continué à infecter les cellules des chenilles et à se dupliquer ; et les chenilles finissaient en gelée comme auparavant. Mais les baculovirus dépourvus d'une réplique fonctionnelle du gène egt ne pouvaient plus forcer les chenilles à monter dans les arbres. Que beaucoup de parasites contrôlent leurs hôtes au moyen d'un seul gène semble peu plausible. En général, le comportement d'un animal est influencé par plusieurs de ses gènes, chacun apportant sa petite contribution. Il est donc probable que de nombreux parasites contrôlent leurs hôtes au moyen d'une multitude de leurs gènes.
Qu'en est-il de D. coccinellae et sa coccinelle ? Fanny Maure, alors à l'université de Montréal, a réalisé une découverte stupéfiante : en changeant sa victime en garde du corps consentant, la guêpe elle-même pourrait n'agir qu'en tant que phénotype étendu d'un autre organisme ! Car, quand elle introduit un ouf dans la coccinelle, elle lui inocule aussi un cocktail de substances, chimiques et autres, dont un virus qui se reproduit dans les ovaires de la guêpe. Certains indices suggèrent que c'est ce virus qui immobilise la coccinelle, protégeant le cocon de la guêpe des intrus. Le virus et la guêpe ont les mêmes intérêts en terme d'évolution : changer la coccinelle en gardien produit plus de guêpes, et plus de guêpes engendrent plus de virus. Leurs gènes travaillent de concert pour faire de la coccinelle leur marionnette. Mais D. coccinellae n'est peut-être pas le marionnettiste qu'elle semblait être : en elle se cache un autre marionnettiste.
 LE VER À TÊTE ÉPINEUSE POUSSE SA VICTIME A SE FAIRE DÉVORER.
Le petit crustacé H. azteca vit dans les fonds boueux des étangs. Sauf quand il est colonisé par la larve du ver P. constrictum. Lorsque la larve mûrit à l'intérieur de son corps, il abandonne les profondeurs et nage vers la lumière. Erreur fatale !Dès qu'il arrive en surface, il tombe dans le bec d'un canard ou d'un autre oiseau d'eau.Cela fait partie du plan. Le parasite (devenu orange grâce aux pigments captés dans les tissus de son hôte) ne peut arriver à maturité que dans les intestins de ces oiseaux.
LA GRENOUILLE-TAUREAU SE VOIT POUSSER DES PATTES EN PLUS.
Le ver R. ondatrae se reproduit de façon asexuée dans un escargot. Puis sa larve trouve un têtard de grenouille-taureau, fore sa peau et forme des kystes près des membres en développement. Résultat pour la victime : des pattes en plus, en moins ou déformées. Une proie aisée pour les oiseaux amateurs de grenouilles, tel le héron. Une fois dans l'oiseau, le parasite se reproduit sexuellement. Son ouf tombe à l'eau quand l'oiseau defèque, infestant d'autres escargots. Et c'est reparti !
 
Par Carl Zimmer ; Photographies : Anand Varma ; Planches dessinées de Matthew Nomny.
NATIONAL GEOGRAPHIC N°182 > Novembre > 2014 |
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Parasites : l'Art Extrême de la Manipulation |
On savait des espèces capables d'en manipuler d'autres. Mais on découvre aujourd'hui les stupéfiants mécanismes utilisés. Petite galerie de l'horreur.
Des cas de parasitisme extrême ont été repérés parmis des coccinelles, des cafards et même des rats, poussés malgrès eux à agir contre leur nature.
Une guêpe qui largue des neurotoxines dans le cerveau d'un cafard afin de pondre dans un garde-manger vivant immobilisé (encadré). Un champignon qui s'empare du système nerveux d'une fourmi pour se faire transporter vers son site de reproduction idéal (encadré)... Bienvenue dans l'univers diabolique des "parasites manipulateurs". Des parasites qui ne se contentent pas de tirer profit de leur "hôte", en vivant, s'alimentant ou se reproduisant à ses dépens, mais qui modifient jusqu'à sa morphologie, sa physiologie ou son comportement... Et cela fait froid dans le dos ! Virus, champignons, protozoaires, insectes, vers... ces incroyables manipulateurs prennent le contrôle de l'organisme qui les héberge, l'asservissent, le transforment en zombie ou le poussent au suicide pour leur seul bénéfice.
LA GUÊPE QUI VAMPIRISE LES CAFARDS AU PROFIT DE SA PROGÉNITURE
C'est un scénario digne d'un film d'horreur. La guêpe tropicale Ampulex compressa est un redoutable chasseur de cafards, qu'elle métamorphose sans mal en dociles zombies condamnés à offrir le gîte et le couvert à sa progéniture. Frédéric Libersat, de l'université Ben-Gourion, en Israël, a révélé son incroyable habileté. Pour immobiliser sa proie, la guêpe la saisit avec ses mandibules et la pique deux fois : d'abord au thorax, afin de paralyser ses pattes antérieures pendant une à deux minutes ; ensuite à la tête, pour réduire l'activité des neurones qui commandent la marche. Puis la guêpe part à la recherche d'un terrier, tandis que le cafard se met à faire sa toilette durant une vingtaine de minutes. De retour, la guêpe donne un coup de tête à sa victime, comme pour vérifier l'efficacité de ses injections. Mission accomplie : le cafard n'est plus qu'un mort-vivant, qui se déplace mollement et de façon désordonnée. Ampulex compressa peut alors amputer les antennes de sa proie, s'en servir comme d'une paille pour se nourrir de son hémolymphe (l'équivalent du sang chez les insectes) et traîner l'animal jusqu'à son terrier où elle pondra un ouf sur l'une de ses pattes. Deux jours plus tard, l'ouf éclôt et une larve dévore de l'intérieur les organes du cafard toujours en vie. Quarante jours après la ponte, une guêpe adulte s'extrait enfin de l'insecte désormais momifié.
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LE CHAMPIGNON QUI DIRIGE LES FOURMIS COMME DES ROBOTS
Difficile, pour un champignon, de rejoindre par ses propres moyens un lieu propice à la reproduction... Ophiocordyceps unilateralis a trouvé la parade : il se sert d'une fourmi comme d'un véhicule. Et pour la conduire où il veut, il va jusqu'à pirater son cerveau ! Dans les forêts tropicales du Brésil ou de la Thaïlande, la fourmi charpentière Camponotus leonardi vit dans les arbres, où elle creuse son nid dans le bois. Mais une fois contaminée par le champignon, la fourmi quitte la canopée et descend vers un endroit précis : un lieu situé à environ 25 cm du sol, humide à 94 ou 95 % et d'une température oscillant entre 20 et 30°C. Là, curieusement, la fourmi mord dans une feuille... et meurt. Le champignon parvient en fait à envahir son système nerveux pour prendre le contrôle de ses faits et gestes, a constaté David Hugues, de l'université d'Etat de Pennsylvanie. Une fois arrivé sur son site de prédilection, le parasite produit des filaments qui entourent le cadavre de la fourmi et forme un pédoncule à l'arrière de sa tête, lequel produit des spores disséminées au gré du vent, dans une zone d'un mètre carré. Gare aux insectes sains se promenant alentour ! Cette manipulation dure depuis au moins 48 millions d'années, puisqu'une trace de morsure de fourmi a été retrouvée sur une feuille fossile sur le site de Messel, en Allemagne. Elle reste néanmoins énigmatique à bien des égards, car on ne sait ni comment le champignon agit exactement, ni pourquoi la fourmi succombe en mordant dans une feuille. |
UNE ÉVOLUTION PAR DUOS : L'existence de tels êtres vivants était insoupçonnée jusque dans les années 1950, et il a fallu attendre les années 1970 pour découvrir un premier cas documenté : le Canadien John Holmes réussit à démontrer grâce à une étude statistique la sournoise manipulation à laquelle se livre le ver acanthocéphale sur un crustacé d'eau douce afin d'atteindre son hôte cible, le canard colvert : infecté par la larve du ver, le crustacé, qui auparavant évitait la lumière pour ne pas se faire repérer, s'y expose dangereusement, attirant ainsi ses prédateurs... à commencer par le colvert. Depuis la découverte de ce surprenant mode opératoire, les parasites manipulateurs fascinent les scientifiques, qui commencent à peine à entrevoir les mécanismes soustendant ces agissements.
Les parasites n'ont pas à proprement parler la "volonté" de manipuler leur hôte. Ces comportements ont été sélectionnés au cours de révolution parce qu'ils augmentent leur taux de transmission. Or, plus la compétition fait rage, plus la manipulation devient subtile. Parasite et hôte forment un duo hautement émulateur : chaque fois que l'un acquiert par sélection un avantage, celui-ci modifie l'environnernent de l'autre et l'oblige à sélectionner à son tour un avantage compensateur. C'est "l'hypothèse de la Reine rouge", formulée en 1973 par l'évolutionniste Leigh Van Valen à partir des Aventures d'Alice au pays des merveilles, le roman de Lewis Carroll. Tandis qu'elle court avec la Reine rouge, Alice s'étonne de ne pas voir changer le paysage ; en réalité, dans un environnement qui se modifie sans cesse, la reine lui explique qu'elle court "pour rester à la même place". Il en va de même pour les parasites et leurs hôtes : ils évoluent de concert pour maintenir leur face-à-face. Le parasite attaque, l'hôte répond à l'infection en mettant en place des résistances ; le parasite s'y adapte en perfectionnant son offensive, et ainsi de suite. Rien d'étonnant à ce qu'après des millions d'années de coévolution, les relations entre les deux atteignent donc une telle sophistication. Reste à savoir ce qu'on entend par "manipulation". En théorie, c'est simple. "Un parasite est manipulateur si une partie de ses gènes modifie le comportement de son hôte et si cette modification est favorable au parasite", précise Claude Combes, membre de l'Académie des sciences et spécialiste du parasitisme. Las ! En pratique, la cascade d'événements qui mène du gène du parasite au comportement modifié de l'hôte est difficile à faire apparaître. Il a ainsi fallu attendre 2011 pour prendre le premier gène de virus en flagrant délit de manipulation sur une chenille (encadré) !
LE VIRUS QUI FAIT MOURIR UNE CHENILLE EN HAUT DES ARBRES
Une fois parasitée par un baculovirus, la chenille du bombyx disparate (Lymontria dispar) abandonne ses habitudes. Elle qui grimpe aux arbres la nuit pour en dévorer le feuillage, puis se cache dans l'écorce ou le sol pour échapper aux oiseaux, ne quitte soudain plus les cimes. Elle y meurt rapidement, digérée de l'intérieur par un cocktail d'enzymes que libère le parasite, et se liquéfie en répandant une pluie de particules infectieuses. L'équipe de Kelli Hoover, de l'université d'Etat de Pennsylvanie, a démontré qu'un gène est ici responsable. En effet, la chenille redescend pour muer. Or, le baculovirus est porteur du gène "egt", qui désactive l'hormone de la mue. Hypothèse vérifiée en laboratoire, où des chenilles ont été placées dans des bouteilles : celles confrontées à un virus dont le gène était activé allaient mourir près du goulot, tandis que celles mises en présence d'un virus au gène inactif mouraient au niveau du culot. Le baculovirus modifie donc bien l'expresslon des genes de la chenille... pour son seul bénéfice. |
L'HOMME SOUS INFLUENCE ? L'une des difficultés est de faire la distinction entre une stratégie savamment orchestrée par un parasite et une banale réaction de défense de la part de l'hôte. Le fait d'éternuer lorsqu'on a un rhume résulte-t-il d'une manipulation par un virus, afin de favoriser sa transmission à notre entourage ? Ou est-ce pour le malade le moyen de se débarrasser du-dit virus ? Aucun scientifique n'ayant démontré qu'éternuer présente un avantage pour le parasite, la question demeure sans réponse.
Dommage, car cet exemple soulève une autre question : les parasites nous manipuleraient-ils aussi ? Une chose est sûre : ils en sont capables. Ainsi, lorsque Toxoplasma gondii, parasite responsable de la toxoplasmose, infecte des rats, il les rend moins réactifs au danger et les pousse dans la gueule d'un chat, sa cible finale, où il pourra se reproduire sexuellement (encadré). Mais il est aussi présent chez plus d'un être humain sur deux... où ses effets sont les mêmes que chez le rat. Certes, on a peu de risques d'être mangé par un chat, mais la stratégie de ce protozoaire reste en place. Des études ont ainsi montré que les humains parasités sont moins respectueux des règles, plus jaloux, ont davantage le goût du risque... Le biologiste Jaroslav Flegr, de l'université de Prague, a même calculé qu'ils ont 2,6 fois plus de risques d'avoir un accident de voiture que les non parasités !
 LE PROTOZOAIRE QUI POUSSE LE RAT DANS LA GUEULE DU CHAT
Un rat attiré par les chats, ça n'existe pas ? C'est pourtant ce qu'il advient des rongeurs qui hébergent le protozoaire Toxoplasma gondii ! Ce béguin contre-nature constitue un moyen commode de pousser le rat dans la gueule du chat, où le parasite unicellulaire cherche justement à achever son cycle de vie. En effet, s'il infecte de nombreuses espèces de mammifères, dont le rat, se multipliant de manière asexuée chez ces "hôtes intermédiaires", il ne peut se reproduire de manière sexuée que dans le système digestif d'un chat, son "hôte final". En se faisant héberger par un rat, il a toutes les chances d'arriver à bon port. Le parasite manipule néanmoins le comportement du rongeur pour mieux parvenir à ses fins. L'équipe de Patrick House, de l'université Stanford (Californie), a ainsi observé que Toxoplasma gondii ne supprime pas la peur du chat, mais recouvre celle-ci par une attirance plus forte encore ! |
Si aucune manipulation chez l'homme n'a cependant été démontrée, Claude Combes est convaincu que des parasites se cachent derrière certains de nos agissements. "Nous sommes tous plus manipulés que nous ne le crayons", affirme-t-il, en relevant que notre génome comporte quantité de séquences d'ADN d'origine virale, comme autant de vestiges de manipulations parasitaires de plusieurs millions d'années. Faut-il s'en alarmer ? Le scientifique préfère s'émerveiller de l'incroyable unité de la vie : "Un petit parasite tel que Toxoplasma si éloigné de l'homme sur l'arbre de l'évolution, parvient encore à dialoguer avec notre génome !" Un enthousiasme que l'on peut partager... tant que nous ne subissons pas le sort des coccinelles paralysées, des cafards vampirisés et des chenilles liquéfiées.
LA LARVE QUI PARALISE UNE COCCINELLE POUR EN FAIRE SON BOUCLIER VIVANT
La guêpe Dinocompus coccinelllae pratique une manipulation très sophistiquée, pour à la fois se reproduire et protéger sa progéniture. La femelle pond en effet son ouf unique dans l'abdomen d'une coccinelle maculée d'Amérique du Nord, Coleomegilla maculata. La larve se développe ensuite à l'intérieur du coléoptère en mangeant ses tissus, mais sans jamais le tuer. Au bout d'une vingtaine de jours, alors qu'elle a atteint à peu près la taille de son hôte, la larve s'extrait de l'abdomen de la malheureuse coccinelle en y laissant des sécrétions qui la paralysent. Puis elle tisse un cocon entre les pattes de sa victime, qui lui offre ainsi un parfait abri. Selon l'équipe franco-canadienne menée par Frédéric Thomas, du laboratoire Maladies infectieuses et vecteurs de l'université de Montpellier, cette stratégie n'est pas sans risque pour la guêpe, qui doit en permanence "choisir" entre reproduction et protection. D'un côté, elle a besoin des ressources de la coccinelle pour nourrir sa larve, mais de l'autre, elle ne doit pas l'épuiser afin de lui laisser des réserves pour la période de "gardiennage" quand, paralysée, la coccinelle ne pourra plus s'alimenter. Cette savante manipulation surprend doublement. D'abord parce que la larve garde le contrôle du corps de son hôte après l'avoir quitté, via les sécrétions laissées lors de son extraction. Ensuite parce qu'elle est réversible : alors que l'immense majorité des guêpes parasites n'épargnent pas leur hôte, les coccinelles squattées par Dinocampus coccinellae restent en vie. Mieux : un quart d'entre elles retrouvent un comportement normal après avoir été utilisées comme gardes du corps !
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LA BACTÉRIE QUI DÉRÈGLE LA REPRODUCTION DES INSECTES
Wolbachia est passée maître dans l'art de manipuler la reproduction de son hôte. Cette bactérie, qui infecte surtout les insectes, dans les cellules desquels elle vit, se transmet des femelles aux petits. Plus la descendance de l'insecte est importante, plus le parasite a donc de chances de se propager. On savait déjà Wolbachia capable, grâce à des hormones, de stériliser les femelles non infectées lorsqu'elles se croisent avec des mâles infectés, ou de féminiser ces derniers. On la découvre capable d'augmenter la progéniture de son hôte ! L'équipe d'Eva Fast, de l'université de Boston, a annoncé en octobre que chez Drosophile mauritiana (la mouche du vinaigre), les femelles infectées produisent quatre fois plus d'oufs que les autres ! Sans être encore en mesure d'expliquer cela, les scientifiques ont identifié deux mécanismes dus à Wolbachia : le nombre de divisions s'accroît dans les cellules souches à l'origine des cellules reproductrices (dites germinales), et la mort programmée diminue dans les oufs en développement. Au final, la bactérie aurait développé une aptitude particulière pour cibler l'environnement autour des cellules germinales. Or, plusieurs hôtes de Wolbachia sont des vecteurs de graves maladies infectieuses, tels les nématodes responsables de la filariose, qui affecte plus de 120 millions de personnes dans le monde. Une meilleure compréhension de l'action de la bactérie pourrait permettre de limiter la capacité reproductive des vecteurs, et donc la propagation de ces maladies. |
LA MOUCHE QUI FORCE LES ABEILLES À DÉSERTER LA RUCHE
Les abeilles obéissent-elles à une mouche minuscule quand elles abandonnent leur ruche la nuit pour aller mourir en rase campagne ? Depuis quelques années, surtout en Amérique du Nord, des ruches entières sont victimes de ce "syndrome de l'effondrement d'une colonie". Au matin, les apiculteurs retrouvent des ruches quasi vides... et pas un seul cadavre. Pesticides, antibiotiques, virus, champignons et prédateurs ont été soupçonnés, sans que leurs actions conjointes ne parviennent à expliquer ces hécatombes. Mais en janvier, un autre ennemi a été montré du doigt : la mouche Apocephalus borealis. Ce parasite des bourdons et de certaines guêpes a aussi été détecté sur des abeilles de Californie et du Dakota du Sud par l'équipe d'Andrew Core et John Hafernik (université d'Etat de San Francisco). La mouche passe facilement inaperçue : elle se pose sur l'abdomen de son hôte et y dépose ses oufs en deux à quatre secondes. Avec pour effet de modifier son comportement ? En laboratoire, l'hypothèse se confirme : l'abeille parasitée est désorientée, titube vers la lumière et abandonne la ruche en pleine nuit. Sept jours plus tard en moyenne, jusqu'à treize larves peuvent émerger du thorax de son cadavre. La mouche serait-elle un responsable majeur de la disparition des abeilles ? Pourquoi attaque-t-elle ce nouvel hôte, et comment parvient-elle à le pousser dehors ? C'est ce que les chercheurs vont devoir déterminer. |
R.B. - SCIENCE & VIE > Juin > 2012 |
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