Monde ANIMAL (Eucaryotes Invertébrés) : ARTHROPODES, Hexapoda,
Insecta : Près de 1,3 million d'espèces (près de 10.000 nouvelles espèces inventoriées par an).
Pterygota, Neoptera, Holometabola, Hymenoptera (entre 1 et 5 millions d'espèces, une centaine de familles)
Hyménoptères, Apocrita, Aculeata, Formicidae (358 genres, + de 12000 espèces)

Pourquoi les Insectes vont Conquérir le Monde

Un Duel avec l'Homme ? Comme l'Homme, elles peuvent Créer des Civilisations

Père de la sociobiologie et spécialiste mondialement reconnu des fourmis, Edward O. Wilson analyse ici ce qui se joue entre notre espèce et les fourmis. Au final, la planète aurait plus besoin d'elles que de nous...

C'est depuis l'âge de 16 ans que Edward Osborne Wilson, né le 10 juin 1929, voue sa vie à l'étude des fourmis. Professeur à Harvard dès 1956, il est devenu célèbre en 1975 avec un livre dans lequel il a jeté les bases d'une nouvelle discipline, la sociobiologie, qui, en réaction au triomphe des biologistes moléculaires, défend l'idée d'un "fondement biologique des comportements sociaux". Très controversée à l'époque, la socio-biologie a toutefois ouvert la voie à la recherche des liens entre traits biologiques et dimension sociale. En 1988, E.O. Wilson participe, en outre, à la diffusion du terme "biodiversité", qui deviendra l'un des plus cités de la littérature scientifique. Distingué par deux prix Pulitzer, ce "poète des insectes" a été désigné en 1996 par le magazine Times comme "l'un des 25 Américains les plus influents de XXè siècle". À lire : La sociobiologie, éd. Du Rocher, 1987, voyage chez les fourmis, Le Seuil, 1996.

Science & Vie : vingt-cinq ans après la controverse sur la sociobiologie, que diriez-vous des similarités et des différences entre la nature humaine et celle des fourmis ?
Edward O. Wilson : Le dernier quart de siècle a pleinement justifié l'idée qu'il existe une nature humaine composée de prédispositions mentales et comportementales héréditaires. La nature humaine et celle des fourmis ont en commun d'être fondées sur une base biologique, mais elles sont fondamentalement différentes dans le détail. Les fourmis, contrairement aux humains, sont presque totalement guidées par l'instinct et seulement dans une faible mesure par l'expérience acquise ; leurs colonies sont composées de femelles et divisées en castes de reproducteurs et d'ouvrières ; elles communiquent principalement par le biais de sécrétions chimiques et avec leurs sens du goût et de l'odorat ; et, fait très important, elles n'ont pratiquement aucune identité propre par-delà leur appartenance à leur colonie. Quelqu'un, un jour, a remarqué que "les fourmis, comme les hommes, peuvent créer des civilisations sans user de la raison". Bien sûr, c'est injuste pour Homo sapiens ; mais il est vrai que nous pouvons encore largement nous améliorer !

S&V : Il est tentant de faire le parallèle entre la destruction de la biodiversité par l'homme et les nuisances de certaines fourmis invasives. Qu'en pensez-vous ?
E.W. : Il ne faut pas oublier que les espèces invasives, dont les fourmis, ne sont anormales que parce qu'elles ont été introduites par l'homme, bien qu'accidentellement, dans des milieux déjà modifiés où elles se sont débarrassées de leurs prédateurs naturels et de leurs autres ennemis. En ce sens, elles sont simplement les agents de notre propre pouvoir de destruction. Mais il est vrai que les fourmis, comme les humains, sont capables, en raison de leur organisation sociale, d'avoir un impact général très important sur l'environnement. Une seule espèce, comme la fourmi d'Argentine, peut changer la structure du sol, d'éliminer d'autres insectes, et même interférer avec la pollinisation et la dispersion des graines de diverses plantes.

S&V : À l'instar de l'homme, les fourmis invasives constituent-elles donc une menace pour les écosystèmes et la biodiversité ?
E.W. : Effectivement, les espèces de fourmis invasives tendent à éliminer les espèces natives, ainsi que celles d'autres insectes, avec des conséquences qui fragilisent le reste de l'écosystème. Dans quelques cas, elles représentent même de véritables fléaux qui causent des dommages économiques considérables. Actuellement, je tente de résoudre le mystère de la "fourmi omnivore" (Formica omnivora), ainsi nommée par les premiers entomologistes. Entre le XVIè et le XVIIIè siècle, sa densité a littéralement explosé dans plusieurs îles des Antilles : Hispaniola [aujourd'hui Haïti et la République dominicaine, Ndlr], Grenade, la Barbade et la Jamaïque. Cette fourmi détruisait les cultures, envahissait les maisons, mordait et piquait les gens si férocement qu'elle leur rendait la vie impossible. Heureusement, après quelques décennies, elle a décliné sur chacune des îles qu'elle avait envahie. De quelle espèce s'agissait-il ? D'où venait-elle ? Pourquoi s'est-elle multipliée si intensément ? Ce sont des questions cruciales pour l'écologie.

S&V : Vous avez écrit que certaines fourmis appartenant au genre Pheidole sont un exemple "d'hyperdiversité". À quoi est dû leur succès ?
E.W. : Pheidole est effectivement l'un des genres les plus divers du règne animal. J'ai distingué et dessiné 624 espèces, dont 347 sont nouvelles pour la science ! Elles représentent 19 % de toutes les espèces de fourmis de l'hémisphère occidental. On peut se demander pourquoi certains groupes atteignent une telle diversité et une telle abondance. C'est une question très importante pour la biologie de l'évolution, mais il ne sera sans doute possible d'y répondre qu'au cas par cas. Je pense que la clé du succès de Pheidole tient à l'existence d'une "brigade" très spécialisée de soldats, combinée à la production d'ouvrières ordinaires à vie brève et à un système rapide et efficace de "recrutement" : constitué de pistes odorantes, il permet aux fourmis d'alerter leurs congénères et de les diriger vers les sources de nourriture, les ennemis ou de nouveaux emplacements où construire les nids. Cette division du travail et ce raffinement dans la communication ont permis aux divers représentants de Pheidole de se multiplier au cours de l'évolution ; différentes espèces ont investi de nouveaux habitats et exploité de nouvelles sources de nourriture.

S&V : Les fourmis doivent-elles craindre la dégradation de l'environnement ?
E.W. : La coupe de forêt ou la conversion d'une prairie naturelle en culture provoquera toujours la disparition de la majorité des fourmis qui y vit. Cela dit, en se constituant en supercolonies, certaines espèces ont toutes les chances de survivre aux agressions dues à l'homme. Et il faut bien se dire que les fourmis sont vitales : elles sont tout à la fois "prédateurs en chef" d'autres insectes, "éboueurs" faisant disparaître les cadavres d'insectes ou de petits animaux, pollinisateurs hors pair, sans compter leur rôle majeur dans la dispersion des graines et l'enrichissement des sols. Si l'homme venait à disparaître (n'allez pas croire que je le suggère), c'est l'inverse qui surviendrait : les écosystèmes cicatriseraient et la biodiversité serait préservée.

Pourquoi les insectes vont conquérir le monde
1/ Le phénomène des fourmis
2/ Une résistance à toute épreuve
3/ Des armées sans chef
4/ Un duel avec l'homme ?
5/ Ces autres insectes à l'affût

Propos recueillis par J.-J.P. - SCIENCE & VIE > Juillet > 2003
 

   
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