Retour à la Vie Sauvage

L'Incroyable Retour à la Vie Sauvage

Chaque année, des centaines de milliers d'animaux domestiques s'échappent dans la nature pour retourner à l'état sauvage. Un "ensauvagement" massif, au cours duquel des chats, des chiens, des chevaux et même des vaches voient leurs instincts premiers se réveiller et devenir incontrôlables. Ce qui commence à créer des tensions...

Une barrière chancelante. Un filet déchiré. La porte entrebâllée d’une cage. Ce frisson qui parcourt l’échine : l’appel de la forêt et des grands espaces. Et puis... la grande évasion, crinière au vent. Cette année encore, des centaines de milliers de chevaux, ânes, chiens, chats, vaches, cochons, chèvres, lamas, dromadaires ou saumons d’élevage se feront la belle. Direction : la vie sauvage. Preuve que, malgré des millénaires d’apprivoisement et de dressage, nous pouvons perdre à tout moment le contrôle de nos animaux domestiques. Et ce n’est même pas là le plus étonnant...
Le plus étonnant, c’est que nombre d’entre eux parviennent à survivre dans la nature hostile... sans nous ! Sans la nourriture que nous leur livrions sur un plateau, sans notre protection face aux prédateurs, sans la chaleur de nos étables en hiver, sans nos soins vétérinaires - sans nos caresses affectueuses ! Plus troublant encore : certaines de ces espèces prospèrent même durablement au grand air. Jusqu’à faire peser de sérieuses menaces sur les écosystèmes en place, justifiant ces dernières années des programmes d’éradication de ces troupeaux d'un genre particulier. Salutaire ? Injuste ? C’est tout le débat, aujourd’hui à couteaux tirés, entre les partisans d’une biodiversité authentiquement sauvage et les défenseurs d'une autre biodiversité, issue de la domestication.

DES TROUPEAUX D'ANIMAUX AFFRANCHIS

Cette grande évasion n’a pourtant rien de nouveau. Songez que le dingo du bush australien est issu de chiens de compagnie revenus à l’état sauvage il y a plus de 5000 ans en Asie. Que le moflon corse descend de moutons domestiques qui, au Néolithique, se sont échappés dans la montagne. Ce phénomène porte le nom scientifique de “marronnage”, un terme dont on s’est ensuite servi pour désigner la fuite des esclaves... La plupart des zoologues préfèrent aujourd’hui parler de féralisation (feral, en anglais, signifiant ensauvagement). Quoi qu’il en soit, au-delà des mots, tout le monde s’accorde sur les innombrables occasions offertes aux animaux de s’évaporer dans la nature.
Historiquement, la conquête des grands espaces (Australie ou Amériques) a, dès le départ, essaimé une noria de spécimens affranchis. Car le moindre relâchement des éleveurs, pas assez nombreux ou attentifs, peut être exploité. Aujourd’hui encore, interpelle Jean-Pierre Digard, anthropologue et spécialiste de la domestication, “l’élevage extensif pratiqué dans la pampa argentine ou en Nouvelle-Zélande facilite le passage du bétail vers la liberté”. Mais ces pertes de contrôle interviennent aussi depuis des lieux clos, à la suite d’une catastrophe naturelle par exemple : l’ouragan Katrina avait ainsi libéré, en 2005, des volées de poules qui, aujourd’hui encore, continuent de caqueter dans les rues de la Nouvelle-Orléans. De même, les guerres, les révolutions, l’exode rural sont propices aux opérations “portes ouvertes”. Sans oublier l’invention du moteur à explosion, qui condamna au vagabondage chevaux et chameaux. Mais il suffit parfois de la disparition d’un éleveur dont les descendants vivent en ville... Lesquels auront peut-être eux-mêmes abandonné leur animal de compagnie en pleine nature, faute de place, de temps ou d’argent. Avec les effets de la crise économique de 2008, observe Sue Mc Donnell, spécialiste du comportement équin à l’université de Pennsylvanie (États-Unis), “dans l’Ouest américain, ceux qui ne peuvent plus entretenir leurs chevaux les libèrent pour qu’ils rejoignent des hardes sauvages”.
Prendre la clef des champs ? Pourquoi pas. Encore faut-il, ensuite, pouvoir survivre. Se nourrir seul, se reproduire, élever ses petits, échapper aux prédateurs, protéger un territoire, supporter le climat... Ce n’est pas rien. Car cet ensauvagement revient, ni plus ni moins, à effacer les effets de la domestication, un processus aussi marquant dans l’histoire que l’invention de l’écriture ou du calcul ! “Par domestication, on entend la détention d’animaux en captivité par une communauté humaine, laquelle maintient un contrôle total sur leur reproduction, l’organisation de leur espace et leur approvisionnement alimentaire”, résume Juliet Clutton-Brock, archéozoologue au Muséum d’histoire naturelle de Londres. Une domination qui a débuté par une premiémère sélection des animaux les plus faciles à manipuler, par leur taille réduite et leur comportement moins agressif ou craintif”, raconte Grégoire Leroy, chercheur au laboratoire de génétique animale et biologie intégrative, à l’Institut national de la recherche agronomique (Inra). Sans oublier la capacité de reproduction en captivité. De nouveaux critères (esthétiques, pratiques, économiques, religieux) sont ensuite intervenus, de façon plus ou moins consciente, jusqu’aux détails les plus sordides comme... le niveau d’acidité d’une cuisse de cochon 24 heures après son abattage.

LA DOMESTICATION N'EST PAS IRRÉVERSIBLE

Ce travail de sape effectué depuis des milliers d’années a spectaculairement marqué la morphologie de ces animaux, leur vitesse de croissance, leurs capacités cognitives, leurs comportements sexuel et social, leurs inhibitions, etc. Mais cette longue domestication a aussi tissé entre hommes et bêtes une relation d’une incroyable intensité, faite de compréhension mutuelle et d’alchimie. “On pourrait même se demander si nous ne formons pas un système de relations mutualistes, de bénéfices réciproques, dans lequel l’homme fournirait le milieu idoine et l’animal apporterait sa production de lait ou de laine”, s’interroge Loys Bodin, de la Station d’amélioration génétique des animaux, à l’Inra. Bref, entre eux et nous, le lien semble indéfectible. D’ailleurs, en France, il y a désormais plus de 63 millions d’animaux de compagnie, soit presque autant que d’habitants...
Franchement, imagineriez-vous Médor, qui donne si gentiment la papatte, devenir chef de meute ? Et Marguerite, tout pis dehors, passer l’hiver sur des pentes enneigées ? Ou encore Idéal du Gazeau jouant les cracks et trottant sabots nus ? Ce retour en arriere est à peine imaginable. Pourtant, il a bel et bien lieu pour des animaux aussi doux et familiers que le chien, le chat, le cheval, la vache, et même le saumon (voir les encadrés). L’explication en est finalement assez simple, selon Edward Price, grand théoricien de la domestication à l'université de Californie (Berkeley) : “Dans presque toutes les espèces, la domestication n'a pas éliminé les comportements naturels, mais seulement joué sur leur fréquence d’apparition. Ainsi, la sélection s’est souvent accompagnée d’une diminution des épisodes d’agressivité envers les humains et les autres membres du troupeau. Une fois ensauvagés, les animaux développeront des seuils de déclenchement d’agressivité plus sensibles parce qu’il leur faudra lutter pour leur nourriture, trouver un partenaire sexuel”... Des réminiscences qui apparaissent dès que la présence humaine se fait moins pressante. Ainsi, les vaches limousines élevées en plein air, ou les chiens qui échappent brièvement à la vigilance de leurs maîtres et provoquent chaque année la mort d’environ 10.000 têtes de bétail en France.
“Une fois dans la nature, chaque animal aura la liberté d’exprimer des comportements hérités de ses ancêtres sauvages, reprend Juliet Clutton-Brock. Un cochon domestique ne perdra jamais son instinct de se vautrer dans la boue ou de construire un nid pour ses petits, même si très peu peuvent le faire en captivité”. De même : “Les poulets persistent à reposer sur des perchoirs et les moutons continuent de se serrer les uns contre les autres lorsqu’ils sont menacés, poursuit Per Jensen, professeur d’éthologie à l’université de Linkijping (Suède). La plupart des animaux domestiques conservent en eux toute la gamme des comportements ancestraux : une fois dans la nature, ils pourront pleinement les exprimer”. Avant d’ajouter : “La domestication n’est pas un processus achevé, elle n’est pas irréversible. Très Vite, l’absence de l'homme n’a plus aucune espèce d’importance. Chassez le naturel, il nevient au galop...
Attention, ne nous racontons pas d’histoire : les pionniers de ce retour à la vie sauvage subissent souvent de lourdes pertes. Moins armés, moins expérimentés, encore tout engourdis. Comme le souligne Laurent Garde, du Centre d’études et de réalisations pastorales Alpes Méditerranée (Cerpam), “les chiens qui échappent à la surveillance de leur propriétaire pour s’en prendre au bétail - car précisons qu’il n'y a pas de chien ensauvagé en France -, sont très loin d ’atteindre la sophistication stratégique, la furtivité et l’efficacité des loups”. Même constat pour le chat de compagnie en virée dans le quartier, comparé au vrai chat errant. Quant aux fameuses laitières Holstein, traites 2 fois par jour pour fournir plus de 10.000 litres de lait par an, leurs pis devraient leur causer d’atroces souffrances avant que leur production ne finisse par se tarir.
Il n’empêche ! Hormis quelques cas pathologiques assez désespérés (encadré), “les espèces domestiques peuvent se montrer particulièrement efficaces, et réserver des surprises”, estime Gregoire Leroy.

CHIHUAHUA, MÉRINOS, VER À SOIE : ILS ONT BESOIN DE NOUS
Sélectionné et exploité pour sa soie, le bombyx du mûrier est devenu à force de croisements incapable de voler et de se nourrir seul, sans parler de s'accoupler. Autres spécimens trop artificiels pour survivre au naturel : "Les vaches à viande de race 'blanc bleu belge' ont un arrière-train à ce point hypertrophié qu'elles doivent mettre bas sous césarienne", signale le généticien Loys Bodin (Inra). La quête folle de productivité a aussi touché les moutons mérinos qui, avertit le chercheur, "doivent être tondus une fois par an, car leur laine pousse continuellement et ne mue pas". Sans éleveur, leur vie et leur reproduction seraient un enfer. Quant aux chiens à physique de peluche (yorkshires, chihuahuas), leurs chances de survie sont minces : outre le handicap de leur petite taille, leur fragile squelette les empêcherait de capturer les proies nécessaires à leur régime carnivore.

Admettons que le milieu naturel s’y prête, que la concurrence avec les animaux sauvages (sangliers contre cochons en fuite) ne soit pas trop intense et que tout le monde profite de l’absence de gros prédateurs, alors, avec un peu de vigueur reproductive, tout est possible ! Sauf que ce vent de liberté est de moins en moins toléré. A force de proliférer, ces animaux devenus hors de contrôle sont accusés de commettre les pires ravages sur la faune et la flore en place. Ils ne méritent d’ailleurs guère plus que le statut d’espèces invasives, tels de nouveaux barbares avalant et piétinant tout sur leur passage. Pis : ces animaux domestiques affranchis peuvent se reproduire avec leurs congénères sauvages, menaçant de polluer le précieux patrimoine génétique de ces derniers... “En Norvège, ce risque est devenu l’objet d’un débat houleux avec l’évasion régulière de milliers de saumons domestiques, confie François Besnier, chercheur à l’Institut norvégien des recherches marines. Chaque rivière héberge sa propre population de saumons sauvages, avec ses caractéristiques spécifiques, c'est pourquoi on craint leur uniformisation et une perte de viabilité à terme”. Marine Harvest, numéro un mondial du saumon, en a ainsi été réduit à proposer une récompense pour chaque saumon retrouvé en mer après leur évasion, le 16 novembre dernier, à la suite d’une grosse tempête...

UNE FAUNE QUI NE TROUVE PLUS SA PLACE

Ridicule ? Peut-être, mais il faut reconnaître que l’ensauvagement est en train de créer des tensions inédites entre partisans d’une nature authentique et défenseurs de tous les animaux, y compris ceux créés en grande partie par l’homme. Or, cette grande évasion pose des problèmes à ce jour insolubles. L’Administration américaine a beau mobiliser ses meilleurs scientifiques, elle n’a toujours pas trouvé de solution au boom démographique des chevaux sauvages dans l’Ouest, pas même un contraceptif convaincant. Ces hardes de mustangs, indéboulonnables symboles de l’Amérique, foulent les fragiles écosystèmes du Nevada, les pâturages dédiés au bétail, les terrains voués à l’exploitation pétrolière... tandis que les services fédéraux ne parviennent plus à entretenir les 45.000 animaux qu’ils ont dû capturer au lasso pour soulager la pression. Et que dire de la fureur des écologues contre les chats laissés en liberté, ces tueurs-nés d’oisillons et de petits mammifères ! “Les gens ne se rendent pas compte que, dans de nombreux endroits du globe, et sur toutes les îles, le chat n’est pas au acteur naturel de l’écosystème d’origine : c’est un invasif, et la seule solution serait de le confiner à la maison 24/24, 7/7”, s’emporte Yolanda Van Heezik, du département de zoologie de l’université d’Otago, en Nouvelle-Zélande... le matou est considéré comme un nuisible. Des propos qui ne manquent jamais de provoquer la fureur des défenseurs des chats.

DEUX BIODIVERSITÉS QUI NE SE VALENT PAS

Le confinement est sans doute un moindre mal. En tout cas, les autorités françaises ont eu moins de scrupules avec les 600 bovins de l’île d’Amsterdam. Ce tout petit bout de territoire tricolore perdu dans le sud de l’océan Indien abritait depuis les années 1870 un troupeau de vaches livrées à elles-mêmes, vestige, a priori, d’une tentative de colonisation avortée. Or, cette troupe florissante formée à l’origine de brunes des Alpes, de tarentaises ou de bretonnes pie noir écrasait la flore endémique de l’île et perturbait la reproduction de rarissimes albatros. Le bétail est donc devenu gibier. “En 2010, l’Administration a fait abattre le troupeau, alors qu’il aurait suffi d’en réduire la taille”, s’insurge Grégoire Leroy. Après 140 ans d’isolement, cette population constituait un modèle adaptatif unique au monde, d’un grand intérêt scientifique. Plus généralement, déplore le chercheur français, “même si la variété génétique des animaux domestiques est prise en compte dans la convention sur la biodiversité biologique de l’ONU, cette biodiversité-là reste un parent pauvre ; elle pâtit injustement d’une mauvaise image teintée de consanguinité”.
Sauvage, domestique, les deux, ni l’un ni l’autre ? Le statut de ces animaux n’est pas près de s’éclaircir. Au fil des générations, échafaude Edward Price, “la sélcction natunelle pourra plivilégier des caractères génétiques qui inverseront certains changements induits par la domestication”. Sous la pression de cette sélection naturelle, les morphotypes reprennent des caractères plus rustiques, “les muscles deviennent plus saillants, les mâchoires renforcées”, anticipe Juliet Clutton-Brock. Evidemment, un chien ne redeviendra pas physiquement un loup ni ne se comportera tout à fait comme un Canis lupus. L’ensauvagement est simplement une nouvelle aventure évolutive. On pourra toujours s’en émerveiller, accuser le coup, protester ou même rester indifférent, une chose est sûre : les problèmes déclenchés par ces animaux affranchis sont aussi de notre fait. Le renard avait bien averti le Petit Prince : “Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé”.

V.N. - SCIENCE & VIE N°1157 > Février > 2014
 

   
 C.S. - Maréva Inc. © 2000 
 charlyjo@laposte.net