Qu'est-ce que l'Homme ?

Pourquoi les Animaux seraient-ils Seulement des Animaux ?

La notion philosophique de "propre de l'Homme" confére à celui-ci un statut d'exception, alors que le degré d'animalité relève d'une question d'interprétation.

Réponse de Dominique Lestel : Éthologue, Maître de conférences au département d'Etudes cognitives de l'Ecole normale supérieure et chercheur en éco-anthropologie et ethnologie au Muséum national d'histoire naturelle.

D'un point de vue zoologique, l'Homme est un primate un peu particulier, mais un primate quand même. Ce n'est certainement pas un animal spécial, bien qu'il le croie souvent. Mais il n'y a pas que la zoologie dans la vie. D'un point de vue culturel ou philosophique, la question est plus difficile. En particulier parce qu'on peut légitimement se demander quel est son intérêt. Pourquoi moi, humain, ai-je besoin de savoir ce qu'est un humain ? Après tout, un enfant reconnait ses parents sans qu'on lui fasse un dessin pour lui montrer à quoi ils ressemblent. Pourquoi devrait-on en faire un pour l'Homme ? Y aurait-il une difficulté particulière à distinguer l'humain du non-humain ? En fait, j'ai moins besoin de savoir ce qu'est un humain que de justifier le statut spécial que je lui accorde. Et la question (philosophique) de savoir qui est l'Homme est sensiblement différente de celle (anthropologique) de savoir ce qu'est l'Homme.
La réponse des Occidentaux a toujours été isolationniste : l'Homme a un statut à part. Et la notion, très problématique, de propre de l'Homme a joué un rôle majeur dans ce dispositif. Le propre de l'Homme n'est pas seulement ce qu'il a, et que l'animal, lui, n'a pas. Mais ce que l'Homme a et qui le rend si différent des autres animaux, qu'il sort de l'animalité. Autant dire qu'on est là dans le théologique, et qu'une telle notion n'a tout simplement aucun sens d'un point de vue scientifique. Que l'Homme ait des caractéristiques uniques, nul ne le contestera sérieusement. Mais qu'il ne soit pas un animal pour autant est tout simplement absurde. L'esprit cartésien moderne l'accordera sans doute, ajoutant in petto que ce qui différencie l'Homme de l'animal est qu'il n'est pas seulement un animal. Qu'il ne peut être réduit au statut d'animal. J'en conviendrai sans difficulté. Ma question sera ici symétrique : et pourquoi les autres animaux seraient-ils également seulement des animaux ?
La question peut surprendre parce qu'a ma connaissance, elle n'est quasiment jamais posée. La lapine de ma voisine, par exemple, si charmante (la lapine, pas la voisine), n'est certainement pas seulement un animal pour elle (ma voisine, pas la lapine). Et si j'ai l'inconscience de déclarer à ma voisine un jour, en attendant l'ascenseur : "Ce qui est pratique avec une lapine de compagnie, c'est que quand elle sera morte, vous pourrez en faire un délicieux civet", je réduis sans doute à néant toutes mes chances de m'en faire une amie. Ce serait comme si je lui disais alors qu'elle vient de se marier : "Ce qui est bien avec le mariage, c'est que quand l'un des deux meurt, l'autre ne va pas manquer de viande pendant des mois". Ce qui n'empêchera sans doute pas ladite voisine de manger volontiers du lapin si l'occasion se présente, mais pas sa lapine. On pourra évidement m'objecter que ma voisine a un attachement passionnel (voire pathologique) à sa lapine, et que ça ne concerne pas les lapins en tant qu'espèce. Sauf que l'argument est réversible : après tout, ce n'est pas parce que je suis attaché à ma voisine que j'ai le même attachement pour les autres humains.
Ce qui est en jeu, autrement dit, c'est que les raisons pour lesquelles je considère qu'un humain n'est pas seulement un animal pourraient également s'appliquer à d'autres espèces - mêmes si toutes ne seraient sans doute pas concernées au même degré. Je doute que ma voisine s'attache un jour autant à une méduse qu'à sa lapine. Tous les animaux ne sont pas animaux de la même façon ; certains le sont plus que d'autres aux yeux d'un humain ou dans les mours d'une culture. Une telle idée constitue certainement une hérésie zoologique, mais la question du statut de l'Homme, comme celui des autres animaux, excède très largement l'espace des sciences naturelles. Le degré d'animalité relève d'une question d'interprétation, au sens fort du terme, à la fois culturelle et personnelle, et l'un des problèmes philosophiques importants de notre époque est de trouver comment penser sérieusement les proximités de l'humain avec les autres animaux dans une culture occidentale dont l'un des piliers idéologiques a toujours été de les distinguer au maximum.

R.M. - SCIENCES ET AVENIR HS N°169 > Janvier-Février > 2012

La Seule Espèce dont les Mâles Tuent les Femelles

Le comportement d'agression des hommes sur les femmes, pourtant validé par tout un systéme de pensée, n'a rien de naturel » ni de définitif.

Réponse de Françoise Héritier : Anthropologue, Professeure émérite au Collège de France, elle travaille notamment en anthropologie sociale sur la parenté, les systèmes d'alliance et la question des genres.

Que dit-on de l'Homme ? On répond spontanément à cette question qu'il est à la fois un animal comme les autres et unique en son genre. Le seul à se tenir debout, capacité considérée par la philosophie comme le point d'ancrage de la conscience. Le seul à avoir développé des mains préhensiles, un grand cerveau, un gosier apte au langage. Le seul capable de transmettre de l'information sous forme de représentations. Le seul capable d'imaginer et de prévoir (est-ce si sûr ?). Le seul capable de dominer la nature. Le seul doté du rire (mais les chimpanzés rient et se moquent). Le seul capable de ressentir l'injustice dès le plus jeune âge (mais on commence à en douter). Le seul capable de perversion, disent les psychanalystes. Le seul dont la neoténie est un handicap mortel sur une longue durée...
À ces caractérisfiques et à d'autres que nous pouvons subsumer sous l'idée de conscience (de soi, des autres, du monde), j'en ajoute volontiers une nouvelle, qui me paraît à la fois irréductible et condensant en un point précis l'ensemble de ces différences : l'Homme est la seule espèce où les mâles tuent les femelles de leur espèce. On objectera qu'il arrive que des animaux tuent des bébés au sein. C'est le cas de mâles qui ont éliminé un rival dominant ; mais il s'agit alors d'un comportement pour rendre les femelles réceptives, car l'allaitement empêche l'ostrus. Les animaux connaissent certes des hiérarchies et se livrent à des combats, mais pas entre mâles et femelles, et les mâles ne battent délibérément ni ne tuent les femelles de leur groupe. Ce qui signifie que le comportement d'agression des hommes à l'égard des femmes n'est pas un effet de la nature animale et féroce de l'Homme, mais de ce qui fait sa différence, qu'on l'appelle conscience, intelligence ou culture. C'est parce que l'Homme pense, érige des systèmes de pensée intelligibles et transmissibles, qu'il a construit le système validant la violence jusqu'au meurtre à l'égard des femelles de son espèce, qu'il le légitime et continue de le transmettre. L'Homme est donc, certes, doué de raison, mais c'est justement cette capacité qui le conduit à avoir un comportement déraisonnable. Les femelles ne sont pas tuées par leurs congénères dans les autres espèces, vraisemblablement en raison du gaspillage en termes d'évolution que ce comportement implique. Les mâles sont facilement remplaçables, ne serait-ce qu'en raison de la surabondance de leur production spermatique, alors que les femelles voient le rythme de leur vie génésique ponctué par les temps d'arrêt de la gestation et de l'allaitement.
On voit poindre ici, sur ce sujet de la violence meurtrière des hommes, la question rebattue de la nature et de la culture, dont l'anthropologie contemporaine montre désormais que la frontière entre les deux n'est pas aussi claire qu'elle pouvait le paraître à Claude Lévi-Strauss. Ce n'est pas une "nature" animale de l'Homme qui fonde la violence des représentants d'un sexe sur l'autre, et on ne peut en déduire l'existence d'une "nature" masculine violente, jalouse et possessive, ni d'une "nature" feminine douce, acceptante et soumise. Un modèle mental a été élaboré dans les temps lointains du paléolithique par Homo sapiens qui a tiré parti, dans la jeunesse de ses observations, des faits physiologiques qu'il relevait et, de la nécessité de leur conférer un sens. Pourquoi, alors qu'il y a toujours deux sexes dans chaque espèce, seul le sexe féminin est-il capable de reproduire charnellement l'un et l'autre ? Mais pourquoi ne le peut-il qu'après des rapports sexuels avec un mâle ? La réponse unique à ces questions a été que les mâles mettent les enfants dans les femelles, qui deviennent ainsi une ressource nécessaire afin qu'ils se reproduisent. La néoténie de l'espèce et la dépendance des nourrissons fait partie de cet engrenage. Ce modèle explicatif, construit par l'esprit humain en des temps qui ignoraient la génétique, a connu un succés fantastique. Il s'accompagne de conséquences parfois extrêmes : l'assignation des femmes à la maternité, puis au domestique, par des moyens plus ou moins contraignants (la privation d'user librement de son corps, d'accéder au savoir, aux situations de pouvoir, la condescendance et le mépris...). Il s'accompagne aussi de l'appropriation par des hommes particuliers des capacités de femmes particulières et de la volonté de jouissance exclusive de ces capacités sexuelles, procréatives ou productives, et donc aussi du droit à la contrainte qui va jusqu'au meurtre.
C'est parce que l'Homme est un produit de la culture que, seul parmi les espèces animales, il pense avoir le droit de frapper ou de tuer des femmes dont il pense qu'elles sont à sa disposition. Mais c'est aussi, puisqu'il ne s'agit pas d'une "nature" contraignante de l'Homme, une raison de croire en la possibilité d'un bouleversement radical de ces représentations archaïques infondées parvenues jusqu'à nous.

R.M. - SCIENCES ET AVENIR HS N°169 > Janvier-Février > 2012

Vers une Sixième Extinction Biologique ?

L'Homme a une capacité presque illimitée à transformer son milieu naturel... Au risque de créer les conditions de sa propre disparition. Représentation artistique de chromosomes (->).

Réponse de Michel Morange : Biologiste, Professeur de biologie moléculaire à l'université Paris VI et à l'Ecole normale supérieure, il est directeur du centre Cavailles d'histoire et de philosophie des sciences.

La connaissance du monde vivant s'est considérablement renouvelée au XXè siècle avec la découverte et la caractérisation des gènes, celle du code génétique, la description précise de la structure des protéines, etc. On aurait pu s'attendre à ce que ce bouleversement des connaissances jette une lumière nouvelle sur l'être humain, son origine et ses spécificités. Or, rien de tel n'a été observé. L'essor de la théorie de l'Évolution au XIXè siècle avait eu un impact bien plus profond sur l'image que nous nous faisons de nous-mêmes que tous les succès de la biologie moléculaire. Le principal mérite des recherches menées au XXè siècle aura été de montrer que toutes les réponses simples à la question "qu'est-ce qui distingue l'être humain des autres organismes" étaient incorrectes. L'être humain ne possède pas plus de gènes (au contraire) que beaucoup d'autres animaux et végétaux. De même, les gènes humains ne sont guère "humains", mais identiques pour la plupart d'entre eux à ceux des autres organismes. La construction du très complexe cerveau humain ne se reflète pas non plus de manière évidente au niveau génétique.
Tous les biologistes n'ont pas renoncé à trouver le ou les quelques mécanismes qui seraient à l'origine de la spécificité humaine. Chaque nouvelle avancée dans le champ des commances biologiques s'accompagne de l'espoir à chaque fois déçu de la réponse tant attendue. Ni les séquences répétées du génome, ni les ARN régulateurs, objets de tant de travaux actuels, ne combleront sans doute ce vide explicalif. Cette difficulté à faire apparaître des changements importants qui correspondraient au processus d'hommisation n'est pas propre à la génétique. L'étude des comportements a révélé des similitudes que les premiers anthropologues n'avaient pas vues : qu'il s'agisse du langage, des comportements vis-à-vis de la mort, de la culture et même de l'éthique, la frontière entre l'animalité et l'humanité semble poreuse. Beaucoup penseront sans doute qu'il s'agit là d'une gifle méritée à la prétention que les êtres humains ont toujours eue d'être différents, "autres", et même, pour les religions, "élus". Le paradoxe est que cette singularité humaine, qui semble échapper de plus en plus au regard des biologistes, fait un retour tonitruant quand il s'agit d'évaluer l'impact de l'action humaine sur son environnement. Cette action a déjà fait disparaître de multiples espèces vivantes, et de nombreuses autres sont aujourd'hui menacées. L'hypothèse d'une sixième extinction biologique ne peut être écartée. La définition d'une nouvelle ère géologique, l'anthropocène, caractérisée par le fait que la principale force de transformnation de notre planète est devenue l'action humaine, est considérée par beaucoup de chercheurs comme nécessaire pour faire face aux nombreux défis, plus ou moins liés entre eux, qui s'accumuleront dans les prochaines années.
Sans doute faut-il voir, dans ce contraste entre l'évidence de la singularité humaine et la difficulté à la définir biologiquement, avant tout une conséquence de nos limites cognitives. Nous sommes incapables de penser le changement autrement que par l'existence de discontinuités brutales et de transformations qualitatives évidentes. Il serait absurde d'en déduire que l'être humain n'est pas différent des autres organismes vivants. Les possibilités de communication offertes par le langage humain sont incomparables avec celles existant dans le monde animal. Mais la nature des changements biologiques à l'origine de ces différences nous est encore largement inconnue. Il n'est pas certain, d'ailleurs, que cette connaissance nous éclairerait sur la spécificité humaine : l'évolution biologique n'a fait qu'ouvrir des possibles à d'autres formes d'évolution, en particulier à une évolution culturelle. La spécificité humaine est en grande partie le fruit d'une histoire qui n'est plus inscrite dans les gènes.

A.Kh. - SCIENCES ET AVENIR HS N°169 > Janvier-Février > 2012

L'Homme est une Chimère Génétique

Si la majorité de notre patrimoine est d'origine "humaine", une partie de nos gènes provient des milliards de micro-organismes qui cohabitent en nous.
Macrophage vu au microscope électronique (->). Les macrophages, grosses cellules circulant dans le corps, phagocytent (mangent) des cellules vieillies ou lésées, ou encore des bactéries.

Réponse de Didier Raoult : Biologiste, Professeur de microbiologie à la faculté de médecine de Marseille et "père" des virus géants mimivirus et mamavirus.

L'Homme n'est pas cette finalité de la Création dont parle la Bible, pas plus que la cerise sur le gâteau de l'évolution darwinienne, cette pensée post-biblique du XIXè siècle. Dans le monde vivant, l'information génétique ne se transmet pas uniquement verticalement, de générafion en génération ; elle se propage aussi en rhizome à partir de multiples sources. Les êtres vivants passent leur temps à échanger des gènes. Contrairement à l'idée fausse véhiculée par l'image de l'arbre de la vie, ils continuent de se mélanger. Conséquence : l'Homme est un écosystème complexe, et une chimère génétique.
Il n'est en effet que l'organisme visible d'un écosystème peuplé d'une multitude de micro-organismes invisibles. Pour chaque cellule qui nous compose, nous abritons au moins 100 bactéries, 1000 virus et 10 archées. Autant d'objets biologiques sans lesquels nous ne pourrions pas vivre et qui contiennent, eux aussi, de l'information génétique. Cette information circule dans notre corps sous forme de plasmides, de transposons, de microARN, qui n'ont de cesse que de parasiter les ADN des organismes en présence, y compris le nôtre.
Non seulement nous vivons au contact de milliards de micro-organismes, mais encore nous en sommes en partie le fruit. Dans les cellules de notre corps, il y a désormais, à demeure, une série de gènes importés de micro-organismes. Ainsi, notre respiration cellulaire, assurée par les mitochondries transmises par la mère, est-elle d'origine bactérienne. Et ces mitochondries sont, elles-mêmes, des chimères d'au moins 2 bactéries ! Autre exemple : le genome humain est constitué pour 8 % environ de gènes de rétrovirus qui s'y sont incorporés au fil du temps et continuent de le faire, comme le montre l'exemple de l'herpèsvirus 6 qui s'intègre au génome des cellules germinales de la femme, elle-même le transmettant en héritage à ses enfants.
Non seulement l'Européen actuel est un métis de Sapiens et de Neandertal, dont nous avons hérité de 1 à 4 % des gènes, mais il est aussi une mosaïque, une chimère génétique. De fait, toutes nos cellules sont composites. Certes, une majorité de leurs gènes vient d'un "grand-papa" ou d'une "grand-maman" humains, mais d'autres proviennent de micro-organismes qui s'y sont transférés au cours de l'immense orgie collective qui se joue à longueur de temps dans l'écosystème de notre corps. C'est ce que prouve, en Amérique du Sud, la récente incorporation au génome humain de gènes du parasite de la maladie de Chagas.

H.P. - SCIENCES ET AVENIR HS N°169 > Janvier-Février > 2012

Un Petit Écosystème intriqué dans un Grand

L'espèce humaine est connectée à l'ensemble du vivant. La définir ne va pas de soi, car ses frontières biologiques apparaissent de plus en plus floues.

Réponse de Pierre Sonigo : Généticien, Directeur de recherche à l'Inserm, directeur général adjoint de Bio Intelligence Service, société spécialisée dans les études environnementales.

En tant que biologiste, je peux répondre dans le champ de la bioloqie. Mais de manière générale, décider ce qui est humain ne relève pas de ce seul domaine et ne peut rester dans une prétendue neutralité scientifique. À quel stade un embryon peut-il être défini comme humain : 4 cellules, 32 cellules, 128, plus ? Un individu en état de mort cérébrale peut-il être considéré comme humain ? Et, le cas échéant, quelles sont les conséquences sociales de cette humanité-là ? Ce sont des questions douloureuses. Il est très tentant de demander à la science de nous en soulager. Mais elle ne peut apporter "la" vérité objective, c'est-à-dire extérieure à nous-mêmes, qui nous permettrait de fuir les responsabilités de nos choix et d'assumer leur arbitraire. La définition de l'Homme est le fait des humains. Pour la science, cette circularité rend la question indécidable. On ne peut donc faire l'économie du débat. La réponse émergera en tant que construction sociale. Elle sera différente d'une société à une autre et au cours du temps.
Pour un biologiste, la question de l'Homme rejoint celle de l'espèce. Depuis Darwin, on a renoncé à ranger le vivant dans des cases telles qu'Homme, singe, etc. L'évolution construit un arbre généalogique où tout est connecté. La catégorie "espèce" n'existe pas. Le vivant est une grande famille. On ne peut définir objectivement les frontières de sa propre famille, et pourtant, cela nous arrangerait bien souvent pour fonder des règles impartiales à notre vie sociale. Sur quels éléments décider que la branche humaine commence à telle bifurcation de branches plutôt qu'au noud situé juste au-dessus ? On peut aussi essayer de redéfinir l'espèce en fonction de la parenté génétique des individus, mesurée selon la ressemblance de leurs séquences d'ADN. Mais cela implique, de la même manière, des choix arbitraires pour catégoriser les variations importantes ou fixer le seuil de ressemblance qui permet de rester dans la catégorie humaine.
Les frontières biologiques de l'Homme sont tellement floues qu'elles dépassent même le territoire des branches qui lui sont voisines sur l'arbre du vivant. Ainsi, serious-nous humains sans la flore de notre tube digestif - sans laquelle nous ne pourrions vivre - et qui compte 10 fois plus de bactéries que le nombre total de cellules de notre corps ? Partant de cette observation, l'Homme est une énorme colonie bactérienne accompagnée de quelques cellules marchantes ou pensantes, qui ressemblent à s'y méprendre à celles des autres animaux. Encore plus largement, nous sommes totalement dépendants de la photosynthèse végétale, puisque la matière organique qui nous nourrit est issue de la lumière du Soleil. Les cellules de notre corps entretiennent une connexion directe avec les végétaux, les micro-organismes et le Soleil. Nous sommes un petit écosystème intriqué dans un grand, un territoire sans frontières dans notre univers.

H.R. - SCIENCES ET AVENIR HS N°169 > Janvier-Février > 2012

Comprendre les Lois de la Beauté du Monde

Est-ce un hasard si l'on parvient à donner une explication scientifique à l'harmonie de l'Univers ?

Réponse de Trinh Xuan Thuan : Astrophysicien, Professeur à l'université de Virginie, à Charlottesville (États-Unis). Spécialiste d'astronomie extragalactique, notamment des galaxies naines, il collabore régulièrement avec des scientifiques français. Parallèlement, il mène une activité de vulgarisateur et d'écrivain.

L'Homme, c'est l'être qui observe l'Univers. Il est à la fois raison et émotion. Et dans son dialogue avec la nature, il ne peut dissocier ces deux facettes de son être. Il vit dans un monde de merveilles : arcs-en-ciel ou aurores boréales ne sont pas seulement des phénomènes climatiques ! Il est capable de les admirer, d'être ému en regardant les rayons du Soleil jouer avec les gouttes d'eau, les molécules d'air, les cristaux de glace. Saisi par la beauté du monde, l'Homme cherche à en comprendre les lois. Pourquoi le monde est-il beau ? Il n'y était pas obligé...
Mais derrière cette beauté, l'Homme ressent une harmonie plus abstraite, faite de cohérence et d'ordre. Selon Platon, il a une nature double : un corps matériel et une âme immortelle. Le premier lui permet d'évoluer dans le monde fluctuant des sens. Par la seconde, douée de raison, il accède au monde des Idées ; là où règnent, selon moi, les relations mathématiques et les structures géométriques parfaites. Le plus étonnant, c'est que l'Homme se montre capable de comprendre l'Univers et de découvrir les lois physiques qui le sous-tendent. Je suis émerveillé quand je pense qu'avec des lois physiques exprimées en termes mathématiques, la Nasa est parvenue à envoyer un homme sur la Lune ! Le fait que nous réussissions à donner une explication au monde par la science est-il le résultat d'un heureux hasard ou d'un "programme" ? Nos avancées scientifiques ne sont-elles qu'un accident de parcours dans l'histoire de l'Univers ou la conséquence d'une intime connexion cosmique entre l'Homme et le monde ?

S.R. - SCIENCES ET AVENIR HS N°169 > Janvier-Février > 2012

Nous Portons en Nous toute l'Histoire du Cosmos

Notre nature produit notre culture, qui à son tour produit notre nature... Pourtant, la science persiste à étudier séparément ces deux dimensions de l'Homme.

Réponse de Edgar Morin : Sociologue et philosophe, Directeur de recherche émérite au CNRS, il est docteur honoris causa de 14 universités dans le monde. Il est entre autres président du conseil scientifique de l'Institut des sciences de la communication du CNRS, et président de l'Agence européenne pour la culture à l'Unesco.

Je dirai tout d'abord que l'Homme ne peut être défini seulement comme Homo sapiens. Il est également Homo demens. C'est-à-dire capable de folies - la folie n'étant pas réservée à la psychiatrie, mais renvoyant aussi à la démesure, au délire. Homo sapiens-Homo demens sont donc les 2 pôles entre lesquels oscille notre activité. D'autre pant, l'Homme n'est pas seulement Homo faber, celui qui produit des outils, il est aussi Homo mythologicus, celui qui crée des mythes, des croyances surnaturelles ou des religions. Enfin, l'Homme n'est pas seulement Homo economicus, notion qui date du XVIIIè siècle, mais aussi, comme l'a dit l'historien néerlandais Johan Huizinga, Homo ludens : celui qui joue et qui consume sa vie autant que ses biens. L'Homme n'agit pas uniquement pour gagner sa vie. La nature humaine n'est pas constituée seulement d'activités prosaïques. Elle possède également une part poétique, d'effusion, de communion et d'amour, par laquelle l'individualité s'épanouit dans la communauté. Il faudrait donc remplacer la notion trop simple d'Homo faber sapiens par celle d'Homo complexus.
Le deuxième point, c'est que l'être humain est trop souvent dissocié entre sa part culturelle, psychique, et sa part biologique et animale. Pour preuve, on étudie le cerveau en biologie... et l'esprit en psychologie ! Or il est important de prendre en compte la double identité humaine. Notre part culturelle est étudiée par l'économie, la sociologie, la psychologie, l'histoire. Toutes disciplines qui devraient être liées entre elles, mais ne communiquent que très peu. Quant à la littérature, elle permet d'approcher la subjectivité de l'être humain, sa vie quotidienne, ses passions, celle que les sciences objectives ne montrent pas. D'où la force cognitive des textes de Dostoïevski ou de Proust. Sans oublier la poésie, véritable initiation à l'épanouissement esthétique.
Le cerveau et l'esprit étant indissociables, l'autre part de l'Homme est donc celle du biologique. Celle qui fait que nous sommes des primates, restés des mammifères et vertébrés tout en devenant humains, portant en nous des cellules héritières de la grande aventure de la planète. Mais nous possédons aussi une dimension physique : nous sommes des machines thermiques qui fonctionnons à 37 degrés. Des machines "non triviales" - pour reprendre l'expression du physicien Heinz von Foerster -, capables d'actes non déterminés et non prédictibles, de créations, d'inventions... et de catastrophes ! Plus encore, la composition de nos cellules nous renvoie à l'époque où se sont forgés les atomes, peut-être même au début de l'Univers, quand sont apparues les particules. Toute cette histoire cosmique est en nous. Nous sommes les enfants du Cosmos, les enfants de la Terre, les enfants de la Vie, mais en même temps, nous leur sommes étrangers par la culture, par la connaissance, qui nous en distinguent. La connaissance occidentale a fini par oublier cette part physico-biologique. Pourtant, sans la biologie, notre cerveau ne fonctionnerait pas, et notre esprit non plus. Tout cela est inséparable. D'ailleurs, notre nature produit notre culture, laquelle nous permet de continuer à produire notre nature.
Je terminerai par une phrase de Heidegger : "Jamais on n'a eu autant de connaissances sur l'Homme, et jamais on n'a su si peu sur lui". Remarquons au passage que ce qu'est l'être humain n'est jamais enseigné à l'école... Aujourd'hui, ce qui m'intéresse, c'est le destin de l'Humanité, laquelle connaît une crise sans précédent. Risques inouïs, chances nouvelles. Nous sommes emportés à toute vitesse par des processus incontrôlés, économiques, nucléaires, écologiques... Saurons nous nous en sortir ?

B.A. - SCIENCES ET AVENIR HS N°169 > Janvier-Février > 2012
 

   
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