Monde ANIMAL - Eucaryotes - Vertébrés, Tetrapoda, Mammalia
MAMMIFÈRES (29 ordres, 153 familles, 200 genres, 6495 espèces), Theria, Placentalia, Euarchontoglires, Primates : 4 Sous-ordres, 6 infra-ordres (plus de 500 espèces) |
Faut-il Accorder des Droits aux Grands Singes ? |
Intelligents, témoins de nos origines, ils ont avec l'homme un ancêtre commun. Les découvertes récentes nous rapprochent un peu plus chaque jour de nos cousins doués de raison, de culture et même d'humour. Du coup, certains réclament l'exténsion des droits de l'homme aux grands singes. "Il y a urgence", dit Pascal Picq. Dans trente ans, si on ne fait rien, ils auront disparu de la planète et avec eux, le témoignage de nos origines".
Lorsqu'on interrogeait Diogène sur la raison qui le poussait à sillonner les rues d'Athènes, une lanterne à la main, le philosophe grec répondait sur le ton de l'évidence : "Je cherche un homme". C'est la mission que s'est donnée Pascal Picq, paléoanthropologue et maître de conférences au Collège de France, en se lançant sur la piste de nos plus proches cousins : les grands singes. Dans un ouvrage à paraître en octobre (Aux origines de l'humanité : le propre de l'homme. Ouvrage collectif dirigé par Pascal Picq et Yves Coppens, Éd. Fayard.), il pose, à partir des découvertes les plus récentes, la question d'un nouveau propre de l'homme.
JONAS : Les Néo-zélandais étudient un projet de loi en vue d'étendre des droits fondamentaux de l'homme aux grands singes. Ils réclament pour ceux-ci le droit à la vie, le droit à la liberté et le droit de ne pas subir des traitements cruels, notamment lors des testes d'expérimentation animale. D'autres crient à l'hérésie...
PASCAL PICQ : Oui, qu'on puisse prêter certains traits d'humanité aux singes reste tabou. Dans les années 70, Jane Goodall, la célèbre primatologue, s'est vu refuser une publication scientifique parce qu'elle avait donné des noms et non des numéros aux singes qu'elle étudiait. On l'a accusée d'anthropomorphisme. Que le dessein de leur reconnaître des droits spécifiques soit jugé comme une avancée ou non, la question des grands singes est désormais posée. Elle sera au centre des grands débats du début du troisième millénaire. Elle a même fait son apparition au Parlement européen...
JONAS : Pourquoi ce débat ?
P.P. : Parce que tout ce qui constituait le propre de l'homme est désormais obsolète. Tous les caractères, les caractéristiques, les vertus et les comportements qui nous distinguaient des grands singes sont tombés les uns après les autres.
JONAS : Jouons au jeu du propre de l'homme, si vous le voulez bien. Aristote écrivait : "L'homme est le seul animal politique". Ce n'est pas vrai ?
P.P. : Non. Vivant en communauté, les singes développent diverses stratégies politiques pour accéder au rang de dominant, les mâles formant des coalitions et usant de tromperie pour détrôner leurs rivaux. Au zoo d'Arnhem, aux Pays-Bas, j'ai filmé un putsch fomenté pour évincer le mâle dominant numéro 2 et orchestré par le numéro 3 avec le soutien du chef de clan... Comme nous, les singes peuvent être des animaux politiqués...
JONAS : Que répondez-vous à Diogène qui affirmait que "l'homme est le seul animal bipède ?"
P.P. : Ça ne tient pas debout. Les bonobos marchent sur leurs deux jambes un cinquième de leur temps. Quant aux chimpanzés, ils ont recours à la bipédie plus souvent qu'on ne le croyait, notamment lorsqu'ils se déplacent dans les arbres. La physiologie comparée montre aujourd'hui que les muscles des hanches et du dos mis en ouvre lors de la marche sont exactement les mêmes que ceux mobilisés pour grimper aux arbres. En nous déplaçant, nous utilisons les mêmes muscles que les grands singes.
JONAS : Rabelais, lui, disait que "le rire est le propre de l'homme".
P.P. : Le rire s'observe chez les singes lors des interactions détendues, ludiques et conviviales. L'un des tours favoris des chimpanzés en captivité consiste à se remplir discrètement la bouche d'eau dès qu'un inconnu approche de leur cage, ils restent alors impassibles jusqu'au moment où leur cible se trouve à bonne distance pour être aspergée. Non seulement ils rient mais ils ont de l'humour...
JONAS : Thomas Huxley voyait en l'homme "le seul animal moral".
P.P. : Faux. Les singes ont la notion du bien et du mal. On l'observe partout. À l'état sauvage, dans les zoos, dans les instituts où on leur enseigne le langage...
JONAS : Essayons Descartes alors : "L'honune est le seul animal doué de raison".
P.P. : Faux encore. Les singes sont capables de concevoir des projets et d'adopter des stratégies très complexes. On a observé des chimpanzés qui se mettaient à jouer au malade et à boiter uniquement à proximité des dominants dont ils étaient les souffre-douleur.
JONAS : Et Engels et l'école marxiste : "L'homme c'est l'outil... ?"
P.P. : On sait aujourd'hui que les singes savent utiliser de nombreux outils faits de pierres, de branches, de feuilles.
JONAS : Plus malins, certains avancent que l'homme est le seul animal culturel...
P.P. : Ils ont tort. Les singes ont une culture, et même des cultures qu'ils enseignent à leurs proches et à leur descendance... Ce qui prouve qu'ils sont capables de conserver ce qu'ils ont appris et de le transmettre comme un caractère acquis.
JONAS : Et Lévi-Strauss. : "L'homme est le seul à observer le tabou de l'inceste".
P.P. : C'est encore une erreur. Tous les grands singes respectent ce tabou. Lorsqu'un membre du même sang s'approche d'une femelle, il est écarté par les frères, les sours, les membres de la famille...
JONAS : Mais il y a le langage quand même...
P.P. : D'éminents linguistes, au demeurant bien ignorants des singes, postulent que seul l'homme possède un langage. C'est une perversité scientifique et épistémologique. En 1997, les neuroanatomistes ont mis en lumière qu'il existe une aire de Broca et de Wernicke chez les chimpanzés. C'est précisément la zone du langage chez l'homme. Leur cerveau est programmé pour la parole. S'ils n'en sont pas dotés, c'est uniquement pour des raisons mécaniques, et notamment une position du pharynx et du larynx inadéquate qui les empêche d'émettre des sons articulés. Les fondements du langage humain se reconnaissent d'ailleurs dans les vocalises et la gestuelle des chimpanzés sauvages. Quant à ceux qui ont été élevés par l'homme, ils adaptent et réutilisent le langage des sourds-muets ou le langage des lexigrammes pour communiquer spontanément entre eux sans sollicitation humaine. Ils se parlent...
JONAS : La conscience de soi ?
P.P. : Les singes reconnaissent leur visage et celui de leurs proches sur une photographie ou sur un écran de télévision.
JONAS : Alors qu'est-ce qu'il nous reste ? Qu'est-ce que l'homme ?
P.P. : Un grand singe. Comme les chimpanzés, les bonobos, les gorilles et les orangs-outans.
JONAS : Vous éludez la question. Alors qu'est-ce qui différencie l'homme des autres grands singes ?
P.P. : Eh bien je vais vous surprendre. Dans l'état actuel de nos connaissances, et à la lumière des observations de ces trente dernières années, nous n'en savons plus rien. il faut redéfinir le propre de l'homme.
JONAS : Comment ?
P.P. : Il faut s'affranchir des réponses qu'apportent les mythes, les religions ou les philosophies pour expliquer l'homme. L'idée qu'au singe à quatre pattes aurait succédé une longue procession d'espèces qui se seraient redressées progressivement jusqu'à l'homo sapiens sapiens est fausse. Si nous partageons autant de caractères avec les grands singes, c'est parce qu'ils nous ont été légués par un ancêtre commun, vivant quelque part en Afrique, il y a sept millions d'années. Cet ancêtre était arboricole. L'homme ne descend pas du singe. Il descend de l'arbre.
JONAS : À quoi ressemblait-il ?
P.P. : On l'ignore et on en recherche assidûment la trace. Mais on peut en établir le portrait-robot. il pèse 30 à 40 kilos pour une taille d'un mètre. Il possède un cerveau relativement développé et des canines modérément saillantes. Il partage son temps entre les arbres et le sol où il a recours à la bipédie. il vit en communauté de plusieurs dizaines d'individus et a des rapports hostiles avec ses voisins. L'usage d'outils et la transmission de savoir-faire font partie de sa stratégie de survie... Les mâles et les femelles pratiquent une sexualité "humaine" et les mâles s'investissent peu dans l'éducation des enfants. On peut ajouter qu'il a la capacité d'imiter, la conscience de soi, l'empathie (la capacité de se mettre à la place de l'autre) et de comprendre ce qu'il ressent (sympathie), la propension à mentir et à manipuler les autres, la capacité de montrer, qui débouche sur l'éducation et la culture, la capacité d'afficher ou de dissimuler ses intentions et l'aptitude à la réconciliation. Tous ces caractères se retrouvent chez les hommes. Mais aussi chez les chimpanzés, les bonobos, les gorilles. ils font partie de ce lointain bagage laissé par notre ancêtre commun.
JONAS : Comment a-t-il évolué ?
P.P. : Comme les grands singes, il avait la faculté de bipédie grâce à sa vie arboricole, qui lui a donné l'aptitude à voir le monde verticalement. Cette faculté a été renforcée tout au long de l'évolution lorsque, à cause des changements de climat, il a été conduit à vivre de plus en plus souvent au sol, et notamment dans la savane de l'est de l'Afrique. Mais l'homme ne s'est pas soudain redressé comme par miracle. Sa bipédie s'est forgée à l'ouest, dans les forêts. Avant de descendre de l'arbre, sa morphologie était prête. La transition s'est faite naturellement. Et face au changement de climat, seuls ceux qui ont pu s'adapter au nouveau milieu ont survécu.
JONAS : C'est-à-dire... ?
P.P. : Contrairement aux idées reçues, il n'y a pas eu une espèce d'homme mais de nombreuses espèces d'hommes qui ont vécu parfois au même moment sur la Terre et se sont, pour nombre d'entre elles, éteintes au cours de l'évolution. On sait qu'il y a eu cinq lignées d'australopithèques. Elles ont disparu il y a de cela 3 à 5 millions d'années. Sauf une. Celle de Lucy - qui partageait son temps entre la marche et la vie dans les arbres - a par exemple été éliminée. Lors d'une glaciation qui a provoqué des sécheresses en Afrique. Changement de décor, changement d'acteurs, ainsi va l'évolution. Et ce n'est pas l'homme tel que nous le connaissons aujourd'hui qui apparaît. Ce sont à nouveau quatre à cinq espèces d'hommes. Dont la majorité va être rayée de la carte vers un million d'années en raison d'une nouvelle glaciation. Et ainsi de suite jusqu'à l'homo sapiens en passant, entre autres essais infructueux, par l'homo habilis, l'homo ergaster, l'homo erectus, l'homme de Neandertal. Tous éliminés, sauf Cro-Magnon qui a survécu, pour donner ce que nous sommes...
JONAS : Une véritable hécatombe...
P.P. : Oui, et qui doit nous faire comprendre que nous ne formons pas une espèce supérieure, but ultime de la Création, au sommet de l'échelle des êtres. Nous sommes des rescapés de l'évolution. Tous frères. Nous aurions très bien pu disparaître, comme nombre d'hommes qui n'ont pas su s'adapter...
JONAS : Que sont devenus les grands singes ?
P.P. : À partir de l'ancêtre commun, leur lignée a divergé il y a 7 millions d'années. Eux aussi sont le fruit d'une longue évolution. Les chimpanzés, bonobos, gorilles, orangs-outans d'aujourd'hui ne sont pas les mêmes que leurs ancêtres. Mais ils en portent, comme nous, le souvenir.
JONAS : Ils sont menacés aujourd'hui. Qu'avons-nous à perdre ?
P.P. : Si on ne fait rien, ils sont condamnés à mort. Tout porte à croire qu'ils auront tous disparu des milieux naturels dans une génération. Nous serons à jamais privés de la possibilité de reconstituer une partie des scénarii de nos origines. C'est une tragédie écologique et scientifique.
JONAS : Que faire ?
P.P. : Quitte à faire violence à ma pensée philosophique profonde, je pense qu'il est utile d'accorder aux grands singes des droits spécifiques : le droit à la vie, notamment. C'est peut-être la seule chance de les sauver. Il n'est pas question de nier l'homme et d'ignorer qu'une grande partie de l'humanité n'a pas même ces droits. Mais repenser le propre de l'homme nécessite de faire la paix avec l'animal. En espérant que les grands singes ne disparaissent pas avant que toute la lumière soit faite.
P.J. - JONAS > Septembre > 2001 |
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