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Le Paradoxe de Fermi

Le Paradoxe de Fermi (Réflexions)


J.-P.D. - POUR LA SCIENCE N°538 > Août > 2022

Le Paradoxe de Fermi

Enrico Fermi (1901-1954), physicien italien, est connu pour son prix Nobel de physique en 1938, pour avoir produit la première réaction nucléaire en chaîne en 1944, mais avant tout pour cette histoire a priori anecdotique, que l'astronome Carl Sagan baptisa plus tard "le paradoxe de Fermi".

Pendant l'été 1950, Enrico Fermi travaillait au laboratoire national de Los Alamos. En se rendant à la cantine avec trois autres physiciens renommés, il discutait d'un dessin humoristique paru dans le New Yorker. Suite à une série de vols de poubelles à New York, le dessinateur avait représenté une soucoupe volante posée sur une autre planète avec des petits hommes verts tirant chacun un container de déchets. Fermi demanda à Edward Teller, le père de la bombe H, une estimation de la probabilité que dans les dix prochaines années nous ayons la preuve de l'existence d'un objet se déplaçant plus vite que la vitesse de la lumière ? Il sous-entendait bien sûr que tout extraterrestre nous rendant visite aurait découvert le voyage supra-luminique. Teller hasarda : 1 sur 1 million. Fermi répondit que ce chiffre était bien trop faible, et que son estimation se portait à 10 %. La question s'arrêta là. Ils prirent leur repas. Tout d'un coup Fermi se leva de table et s'écria : "Mais où sont-ils ? Avant de conclure qu'« ils » auraient dû déjà nous visiter plusieurs fois".

Cela déclencha un fou rire dans la cantine. Etonnament, tout le monde avait comprit qu'il était question d'extraterretres. Imaginons en effet qu'un beau jour, pour une raison que nous ignorons, les Vogons décident de coloniser l'espace. Leur technologie leur permet uniquement de se déplacer à 1 % de la vitesse de la lumière. En moyenne 500 ans plus tard, ils atteignent les étoiles les plus proches de la leur. Ils s'installent là et 500 ans plus tard repartent vers d'autres mondes. La vague de colonisation se déplace donc à 0,5 % de la vitesse de la lumière. Comme la galaxie fait 100.000 années-lumière de diamètre, en 20 millions d'années, ils l'ont entièrement colonisée. Les plus vieilles étoiles ayant un milliard d'années, si au début de la vie de notre galaxie une civilisation avait décidé de la coloniser, ils devraient être partout maintenant. Or sur Terre, les Vogons ne nous dérangent pas vraiment !

En 1975, l'astronome Michael Hart écrivit que la colonisation galactique était tellement probable, que la seule conclusion possible est que nous ne partageons pas la galaxie. Le physicien Franck Tipler va plus loin. Même si une civilisation ne cherche pas à envahir la galaxie, il serait étonnant qu'aucune sonde ne soit lancée. Il en déduit qu'il ne se fait rien de mieux, ni de plus intelligent que l'espèce humaine dans les environs. À la suite de ces deux articles, Carl Sagan utilisa le terme de paradoxe. Sur les 200 milliards d'étoiles de notre Voie Lactée, environs 14 % ressemblent au Soleil. Certaines sont trop vieilles ou trop jeunes pour avoir des planètes, qui toutes n'ont pas forcément vu une vie intelligente se développer. Quoi qu'il en soit, ça fait tout de même pas mal d'endroits d'où des civilisations auraient pu partir découvrir la galaxie.

Elisabeth Piotelat, ingénieur CNRS, Représentante de "SETI League", Copyright Elisabeth Piotelat.

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