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Le Monde des Épidémies Fantômes

L'Étrange Affaire des Malaises à Fère-Champenoise

L.G. - SCIENCE & VIE N°1284 > Septembre > 2024

Épidémie Fantôme : le "Syndrome du Bâtiment Malsain"

Depuis des mois, les écoliers d'une petite ville du Val d'Oise développent d'étranges symptômes... que les enquêtes sanitaires ne parviennent pas à expliquer. Un cas nullement isolé : en France, le "syndrome du bâtiment malsain" n'en fini plus de défier chercheurs et autorités.

LE CAS DE L'ÉCOLE D'ÉZANVILLE

L'école élémentaire des Bourguignons est plongée dans le silence. Les cris et les rires des enfants ne résonnent plus dans ce quartier tranquille d'Ezanville, dans le Val d'Oise. Dans une salle de classe entièrement vide, deux morceaux de craie traînent par terre. Au mur, seule la trace du tableau demeure lui et pratiquement tout le mobilier scolaire sont partis avec les 270 enfants du groupe scolaire. Depuis le 25 septembre, l'école est fermée, et l'éducation nationale a expressément appelé son personnel à garder le silence total sur cette situation. Les élèves sont répartis entre des préfabriqués, un centre de loisirs et une autre école élémentaire de la ville. Comment en est-on arrivé là ? Pourquoi, malgré de nombreuses investigations sanitaires et environnementales, rien ne permet encore aujourd'hui d'expliquer l'étrange épidémie de troubles de la vision et de démangeaisons oculaires apparus chez 43 enfants et quelques membres de l'équipe scolaire au cours des mois de juin et de septembre 2007 ?

DEUX ENFANTS SE PLAIGNENT DE DÉMANGEAISONS AUX YEUX, PUIS TROIS, PUIS DES DIZAINES...

La mésaventure vécue par ces écoliers et leurs enseignants est loin d'être inédite. Chaque année en France, ce sont plusieurs dizaines d'établissements de toutes sortes qui sont désertés momentanément ou à long terme à la suite de l'apparition d'une épidémie de symptômes inexpliqués. De nombreux cas passent presque inaperçus car ils sont réglés à l'échelle locale ; d'autres, en revanche, s'enveniment et finissent par mettre en alerte les autorités sanitaires nationales. Malaises, douleurs, nausées, éruptions cutanées... le scénario est toujours identique : plusieurs personnes, toutes membres d'une même collectivité, sont atteintes les unes après les autres des mêmes troubles physiques sans que l'on puisse clairement identifier une cause organique ou psychologique. Régulièrement confrontés à ce phénomène qui suscite l'incompréhension, les épidémiologistes ont du mal à le qualifier.
À Ezanville, tout commence au mois de juin 2007. Deux enfants se plaignent de démangeaisons aux yeux. Les enseignants décident d'appeler les pompiers. Le camion rouge s'arrête devant l'école. Rapidement, les deux petits sont transportés aux urgences de l'hôpital le plus proche. Après examen, les médecins estiment qu'ils peuvent regagner leur domicile sans risque. Mais déjà la rumeur se propage : "Les enfants sont à l'hôpital." Deux jours plus tard, un autre élève, puis deux, puis trois... voient réapparaître les mêmes symptômes. Plus le temps passe et plus "l'épidémie" se propage. En quelques jours, l'inquiétude finit par gagner tout l'établissement, ainsi que les parents. "Comme nous étions à quinze jours des vacances d'été, j'ai décidé de fermer l'école un peu plus tôt", explique le maire d'Ezanville, Alain Bourgeois, qui espère alors calmer les esprits. Profitant de cette fermeture, l'élu alerte la Direction départementale des affaires sanitaires et sociales (Ddass) et commande des analyses d'air à l'Institut national de l'environnement industriel et des risques (Ineris). Fin juin, une équipe technique de l'institut réalise des prélèvements et des analyses de l'air. Classiquement, les recherches se font autour de deux types de produits. D'une part, les aldéhydes et les cétones, que l'on retrouve en suspension dans l'air car ils sont utilisés dans les plastiques, certains solvants, peintures, ou colles ... d'autre part, les composés organiques volatiles (COV) comme le benzène et le formaldéhyde, aux origines diverses allant de la circulation automobile aux solvants. Pendant une semaine, des tubes de verre sont suspendus à des potences en métal réparties dans différents points du bâtiment et à l'extérieur. À l'intérieur des tubes se trouve une sorte de charbon actif très fin qui attire naturellement les polluants. Ces derniers seront ensuite récupérés et dosés en laboratoire.
Les résultats des premiers prélèvements tombent. Tout au plus révèlent-ils que parmi les COV retrouvés en général en suspension dans l'air, l'un d'eux, le décane, est présent dans des concentrations plus élevées qu'habituellement dans un bâtiment de ce type : de 200 à 1330 microgrammes par mètre cube (µg/m3) selon les lieux, contre une moyenne à 5 microgrammes par mètre cube. "Le National Toxicology Program (NTP), organisme américain de référence chargé de la surveillance de la toxicité, propose par mesure de précaution de ne pas dépasser une concentration de 1000 µg/m3, explique Frédéric Bois, délégué scientifique à l'Ineris. Pour le NTP, le décane n'est pas cancérigène et les industriels estiment qu'il faudrait dépasser 10.000 µg/m3 pour voir apparaître des irritations oculaires, soit près de dix fois plus que les taux relevés dans l'école." De son côté, la Ddass découvre qu'un produit détergent normalement utilisé dans les lave-vaisselle a été employé par erreur pour nettoyer des tables un peu partout dans l'école. Elle estime aussi que le système de ventilation est "médiocre". Mais dans son rapport, la Direction des affaires sanitaires et sociales recommande simplement de ne plus utiliser de détergents inadaptés et d'assurer une meilleure ventilation. Des mesures de bon sens qui ne font pas état d'un quelconque danger pour les enfants. Au final, aucun lien n'est établi entre les troubles des enfants et le décane ou ce détergent. D'ailleurs, pour la Ddass, rien ne justifie la fermeture de l'école.
Pourtant du côté des familles, les semaines passent et les spéculations vont bon train, d'autant que pendant les vacances, les enfants ne se plaignent d'aucun symptôme. On commence à s'interroger sur la pollution du site avant la construction de l'école en 1978. Qui sait ? Il y avait peut-être une usine qui fabriquait des produits dangereux... Fausse piste. "L'école a été construite sur le site d'une ancienne briqueterie", précise le maire. Qu'à cela ne tienne, un autre fléau, ailleurs dans la ville, doit être en cause. La déchetterie ? Trop loin. Des résidus chimiques ? Il n'existe aucune industrie à proximité.
Quelques jours avant la rentrée, le 3 septembre, les familles ont connaissance des produits trouvés par l'Ineris dans l'air. Cette information soulève un nouveau vent de panique parmi les parents d'élèves, d'autant plus important que les informations sur la dangerosité du décane leur semblent incomplètes. C'est dans ce contexte d'angoisse qu'une réunion est organisée à la rentrée entre les parents, la mairie et un représentant de la Ddass. Ce dernier soulève pour la première fois l'idée qu'il s'agit probablement d'un cas de mimétisme. Des troubles d'origine psychologiques ? Les parents s'insurgent : "Nos enfants n'ont pas simulé et ils ne sont pas fous". Le représentant de l'autorité sanitaire utilise alors pour la première fois l'expression de "syndrome du bâtiment malsain". Mais dans le brouhaha général, personne ne veut l'entendre !

SCÉNARIOS SIMILAIRES À VILLEJUIF ET À MARSEILLE
Impossible d'établir le nombre de cas d'épidérnies fantômes. Mais deux histoires ont marqué les épidémiologistes. 2004. Dans le service d'actions sociales de la mairie de Villejuif, la surchauffe d'un appareil informatique libère ponctuellement des vapeurs acides. Des cas d'irritation des muqueuses et de la peau se déclarent, pour ensuite atteindre d'autres services. L'lnVS mène une enquête épidémiologique. Résultat : l'air est confiné, les conditions de travail difficiles... mais aucun danger signalé. Le rapport conclut au "syndrome du bâtiment malsain". Mais aujourd'hui encore, des agents se plaignent parfois d'irritation. Août 2005, hôpital Nord de Marseille. Dans le bloc opératoire n°4 en travaux, plusieurs membres du personnel sont pris de malaise. L'épidémie se répand et bientôt, 80 personnes sont atteintes. Nausées, douleurs abdominales, irritation de la gorge et des yeux, fièvre. On prévient la médecine du travail et la Ddass. Une équipe de l'InVS enquête et conclut là aussi au syndrome du bâtiment malsain, sans doute lié à la perturbation du personnel pendant les travaux. Le bloc est réouvert.

LA PISTE DES "NEURONES MIROIRS"
Il n'existe pour l'instant aucune reponse spécifique des neurosciences sur la propagation des épidemies comme celle d'Ezanville, liées au "syndrome du bâtiment malsain". Pourtant cette propagation qui semble reposer sur le mimétisme et l'empathie n'est pas sans rappeler d'autres phénomènes aux ressorts neurologiques bien connus. C'est le cas par exemple du bâillement. Il suffit qu'une personne se mette à bâiller pour que cela déclenche... une vague de bâillements ! Il s'agit en fait d'un phénomêne de réplication qui repose sur l'existence dans notre cerveau d'un type de neurones particuliers les "neurones miroirs". Ces derniers, que l'on retrouve également chez les grands singes et chez certains oiseaux, sont activés lorsque nous exécutons une action mais aussi lorsque nous observons une autre personne réaliser une action ou manifester une émotion. En neurosciences cognitives les neurones miroirs sont ainsi suspectés de jouer un rôle primordial dans la vie sociale des humains, notamment à travers l'empathie, cette capacite à ressentir la même émotion qu'un congénère. Voilà peut-être une piste de recherche qui éclairerait de façon inédite le mystère des "épidemies fantômes". C.T.

UNE FORME MODERNE "D'HYSTÉRIE COLLECTIVE" ?

Plus d'un siècle après que Charcot a démontré que les hystériques n'étaient pas des simulateurs et que Freud a découvert l'inconscient, il est toujours aussi difficile d'accepter que nos souffrances puissent être à la fois réelles et sans cause matérielle. Pourtant, c'est bien ce que décrit le "syndrome du bâtiment malsain". De quoi s'agit-il ? "Une épidémie de malaises non expliqués qui se propagent d'individu en individu par suggestion émotionnelle, chaque personne présentant les mêmes symptômes sans cause organique", détaille Florence Kermarec. Epidémiologiste au département santé-environnement de l'InVS (Institut de veille sanitaire), la jeune femme se retrouve régulièrement en première ligne lorsque tous les autres experts ont échoué et que la population veut des réponses. Le concept du syndrome est né aux États-Unis dans les années 1970. Le "Sick Building Syndrome", en anglais, est l'objet d'un premier rapport par l'Organisation mondiale de la santé (OMS) en 1983. Le choix du mot syndrome par les médecins n'est pas neutre, puisqu'au sens figuré, il désigne un "ensemble de comportements particuliers à un groupe ayant subi une même situation traumatisante", à une époque où l'industrie du bâtiment se développe autour de nouveaux matériaux de construction et d'isolation. Des procédés de traitement de l'air - ventilation mécanique, air conditionné - se généralisent. Or, plus le bâtiment devient technique, plus il fait naître la suspicion. Et lorsque le scandale de l'amiante éclate outre-Atlantique puis, beaucoup plus tard, en France, il provoque une onde de choc incroyable dans l'opinion publique. Viennent ensuite bien d'autres "scandales environnementaux", dont le plus emblématique reste sans doute celui du nuage de Tchernobyl qui se serait miraculeusement arrêté à nos frontières. "Désormais, entre les citoyens et les autorités, la méfiance s'est durablement installée sur les questions environnementales, explique Florence Kermalec. Au Moyen Age, lorsque l'on parlait d'un envoûtement dans les couvents, on brûlait le Curé pour protéger les bonnes sours". Aujourd'hui, on voudrait brûler les scientifiques, les industriels. D'ailleurs, rien ne permet d'exclure que certains cas du syndrome ne soient en fait liés à un "poison" méconnu. Autrement dit, si le syndrome du bâtiment malsain constitue un vrai progrès dans la prise en charge de certaines populations touchées, la thèse de l'origine psychologique ne doit pas servir à masquer, volontairement ou non, des toxiques émergents.

FACE À L'IRRATIONNEL, LA SCIENCE DOIT RASSURER

Car il s'agit bien ici des limites de la science. "Je suis épidémiologiste, je peux réaliser des descriptions, des mesures scientifiques, dit Florence Kermarec. Je peux aller au bout de la science descriptive, organique mais les déterminants psycho-sociologiques, ce n'est pas ma spécialité. Ce phénomène pose clairement le problème de nos limites scientifiques." D'ailleurs, le "syndrome" n'est jamais évoqué avant que toutes les analyses ne soient terminées. Et lorsqu'il apparaît, en l'état des connaissances, que l'environnement ne constitue pas un danger pour les personnes, le syndrome du bâtiment malsain permet alors aux épidémiologistes de définir assez précisément une situation dont l'origine, elle, restera toujours floue...
L'un des points qui confère d'ailleurs le plus de mystère à ce syndrome repose sur le mode de propagation de l'épidémie. Si les rouages restent spécifiques à chaque cas, l'un des points communs est l'existence d'un cas "index", le premier individu touché, celui qui va "allumer la mèche". Or, on remarque assez souvent que ce "cas index" occupe une place à part dans le groupe ou la collectivité et que c'est parfois celle du meneur. Lorsque cette personne présente une pathologie psychogène, comme une crise d'angoisse accompagnée d'un fort mal de ventre, l'entourage est alors très impressionné. L'émotion suscitée par cette scène spectaculaire peut provoquer un processus de mimétisme chez les observateurs, plus encore si ce sont des enfants. Un processus d'imitation qui n'est pas sans rappeler d'autres, bien connus et scientifiquement établis, comme le baillement ou le fou rire. Et dans une grande majorité de cas, il y a bien eu au départ un facteur déclenchant qui semble en rapport avec l'environnement. "Une fois le ou les premiers cas déclarés, l'épidémie se propage plus vite encore si la crise intervient dans un groupe soudé, qui partage une croyance en ce à quoi il est exposé", souligne Florence Kermarec. Dans le cas d'Ezanville, comme dans de nombreux autres cas tels que celui des blocs opératoires de Marseille ou celui de la mairie de Villejuif, il semble bien qu'un facteur déclenchant ait existé. À l'école, c'est le produit détergent qui aurait tenu ce rôle, d'autant que les deux premiers enfants malades présentaient un terrain allergique.
Rentrée de septembre. L'école a été nettoyée du sol au plafond, des carottages des sols ont été effectués sans résultat et un nouveau système de ventilation a été installé. Pourtant, au bout de 15 jours, "l'épidémie" reprend. Et même de plus belle : cette fois, même certains membres du personnel se plaignent de démangeaisons oculaires. La rumeur s'emballe à nouveau. Dans les rangs des parents d'élèves, on raconte l'histoire d'un agent municipal qui serait recouvert de plaques rouges sur tout le corps... Des attitudes de plus en plus irrationnelles sont également nourries par l'inquiétude de cette mère de famille qui, au cours de la réunion, confie sa crainte aux autres parents de voir son fils "guéri d'un cancer" retomber malade. L'histoire de cet enfant gravement malade a un impact énorme sur le groupe, parents et enfants réunis. "Ma fille est en CM2 dans la classe qui a été la plus touchée. Un soir, elle m'a demandé en rentrant de l'école : "C'est vrai que je vais avoir le cancer et que je ne pourrai pas avoir d'enfants ?", raconte Sylviane Sinay, déléguée de la Fédération des conseils de parents d'élèves (FCPE) à l'école des Bourguignons. Moi, j'ai tenté de relativiser, de lui expliquer. Mais beaucoup d'éléments me manquaient. Même en tant que parent d'élèves, j'avais du mal à obtenir des informations."
Les jours passent et après une dernière réunion avec les parents, le maire d'Ezanville décide de fermer de nouveau l'école. L'épidémie cesse dès que les enfants ne sont plus dans l'école. Retour à la case départ... Comme en juin, toutes les analyses sont renouvelées. Des préfabriqués sont loués pour accueillir les enfants, les locaux de l'école sont plusieurs fois nettoyés... En tout, la municipalité dépense 170.000 euros.
Mais les esprits ne sont toujours pas prêts à entendre que les analyses (air, sols, dalles de béton) n'ont rien donné ; et jusqu'à nouvel ordre, l'école d'Ezanville reste fermée. C'est dans ce contexte tendu que Nicolas Carré, épidémiologiste envoyé par l'InVS, va devoir rendre des conclusions et tenter de clore la polémique. "La composante anxiogène est irréfutable, explique-t-il. D'autant que l'école est un sanctuaire très important où les enfants doivent être en sécurité. Mais en général, l'enquête rassure les personnes concernées, et souvent les symptômes disparaissent quand la rumeur est stoppée". Pour Florence Kermarec, il faut à tout prix utiliser les compétences d'autres spécialistes, tels que les psychologues ou des sociologues. Car il ne s'agit pas de nier la souffrance des gens, mais de les aider à sortir d'un cercle vicieux. Nous sommes d'ailleurs en train d'essayer de constituer un protocole de prise en charge spécifiquement adaptée au "syndrome du bâtiment malsain". Dans les couloirs désertés de l'école, un chimiste de l'lneris réalise de nouveaux prélèvements d'air depuis octobre. Avec la mise en place de la nouvelle ventilation automatique, l'air devrait être convenablement renouvelé. Les résultats devraient être connus prochainement. Pour de nombreux protagonistes de cette histoire, le pire serait que ces dernières analyses ne donnent rien. Il faudra bien alors se résoudre à reconnaître l'hypothèse du syndrome psychogène.

O.K. - SCIENCE & VIE > Janvier > 2008
 

   
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