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L'Arsenic : Bienfaiteur de l'Immunité

C'est une révolution dans l'approche des maladies auto-immunes : traitées à l'arsenic, des souris ont guéri d'affections incurables ! Preuve que c'est la dose qui fait le poison.

C'est le poison par excellence. Il a inspiré à Flaubert la fin de Madarne Bovary et au cinéaste Frank Capra, ses "vieilles dentelles". Or l'arsenic, l'arme fatale désignée, pourrait bien se hisser au rang de... remède miracle ! Certes, on sait, depuis l'Antiquité, qu'il peut, à faible dose, trouver des usages thérapeutiques. Depuis peu, on l'utilise même en cancérologie. Mais cette fois, ce sont d'autres maladies encore incurables qu'il pourrait bien guérir. C'est ce que suggèrent les résultats de l'étude menée sur des rongeurs par Mounira Chelbi-Alix, du CNRS, et Pierre Bobé, de l'université Paris-Sud.

LEUR ESPÉRANCE DE VIE A TRIPLÉ

Ces biologistes ont administré de l'arsenic à des souris atteintes de maladies auto-immunes, ou systémiques (tels le lupus ou la polyarthrite rhumatoïde, voir "Enjeux") à la suite d'une modification génétique. Et là, surprise : le résultat a été de... 100 % de guérisons ! Mieux, l'espérance de vie des rongeurs est passée de quatre mois sans traitement à deux ans : autant que leurs congénères non-modifiés ! Une découverte qui ouvre la voie à la recherche de nouveaux traitements humains, même s'il est encore trop tôt pour crier victoire.
De l'aveu des deux chercheurs, l'idée de traiter des souris malades en les "empoisonnant" à l'arsenic a tenu au hasard d'une rencontre. Au départ, ni l'un ni l'autre ne se connaissaient, chacun travaillant dans une spécialité différente. Pierre Bobé s'intéresse depuis des années aux causes génétiques des maladies auto-immunes, via l'étude d'une lignée de souris mutées, dites MRL/lpr, "qui présentent des affections très similaires à celles que l'on observent chez l'homme".

ENJEUX - Après les maladies cardio-vasculaires et les cancers, les maladies auto-immunes, qui voient le systéme immunitaire se retourner contre l'organisme, sont la 3ème cause de morbidité dans les pays riches. Pour traiter la quarantaine d'entre elles, il n'existe aucun traitement de fond et la plupart des thérapeutiques entraînent de sérieux effets secondaires liés à leur action immunosuppressive une situation que pourrait bouleverser l'arsenic.

Mounira Chelbi-Alix, se souvient : "Après une série d'essai plus ou moins fructueux, les médecins chinois peut-être en désespoir de cause, ont decidé d'administrer de l'arsenic à leurs patients. Contre toute attente, ils ont observé de spectaculaires rémissions !" L'explication du phénomène ne tardera pas : en 1996, l'équipe de Shanghaï montre que l'arsenic induit une rémission de la maladie par apoptose des cellules leucémiques. Et l'année suivante, avec l'équipe française, elle montre que l'arsenic détruit la protéine anormale.
Nos deux chercheurs n'avaient plus qu'à se rencontrer. En 2002, Mounira Chelbi-Alix, s'installe avec son équipe à l'institut André-Lwoff à Villejuif, où travaille justement, Pierre Bobé. Entre voisins le contact se noue, les informations s'échangent, les discussions se precisent. Bientôt, une question émerge : puisque l'arsenic guérit la leucémie aiguë promyélocytaire par apoptose des globules blancs, se pourrait-il qu'il provoque la mort programmée des lymphocytes T chez les souris MRL/lpr ? Les biologistes se prennent à rêver : voilà qui permettrait de bloquer la production des cytokines inflammatoires et guérirait les malheureux rongeurs des maladies auto-immunes...

ET PAS D'EFFETS SECONDAIRES...

L'expérience a lieu en 2002 : quotidiennement, pendant 35 jours, des souris MRL/lpr mourantes, atteintes d'une hypertrophie de la rate et des ganglions, de lésions des poumons, des reins, de la peau, des oreilles ou des glandes lacrymales, reçoivent une injection de 5 microgrammes de trioxyde d'arsenic (AS2O3) par gramme. Les chercheurs n'en croient pas leurs yeux. "C'était incroyable ! raconte Mounira Chelbi-Alix. L'ensemble des lésions cutanées avait disparu ! "Pour en avoir le cour net, ils sacrifient quelques souris miraculées sur l'autel de la science : "Les lésions internes des poumons et des reins avaient elles aussi disparu, la rate et les ganglions avaient retrouvé un aspect et une taille normaux !", s'enthousiasme Pierre Bobé. Mieux encore, tous les dosages sanguins d'auto-anticorps et de cytokines inflammatoires indicateurs de maladies systémiques étaient revenus à la normale.
Des études ont été menées jusqu'en 2006 pour évaluer l'efficacité du remède. Elles ont montré que les souris traitées, si elles connaissent des rechutes dans les semaines qui suivent l'arrêt du traitement, réagissent positivement lorsque celui-ci reprend. Si bien qu'in fine, 100 % des souris MRL/lpr traitées retrouvrent une espérance de vie égale à celle d'une lignée saine. Les chercheurs ont également montré que l'arsenic agit comme traitement préventif, sans effet immunosuppresseur. Enfin, des souris saines traitées à l'arsenic ne sont victimes d'aucun effet secondaire, preuve de la non-toxicité du poison, dès lors que ne sont pas dépassées les doses requises pour enrayer le développement des maladies auto-immunes. Précisons que les doses non-toxiques sont connues depuis les recherches sur l'action de l'arsenic contre le cancer.

Matthieu Grousson - SCIENCE & VIE > Avril > 2007

 

   
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