Antarctique : La Nature Malgré Tout |
C'est un des endroits les plus hostiles au monde. Un continent sauvage et quasi vierge. Pourtant, la vie y a créé son oasis, triomphant du froid et de glace. Les oiseaux ont dompté les vents. Les phoques ont apprivoisé la banquise. Et sous l'eau, dans l'océan glacé, des milliers d'espèces s'épanouissent. Chacune avec sa stratégie.
Seulement 11 Espèces d'Oiseaux se sont Adaptées |

4 SORTES DE MANCHOTS
1/ Manchot empereur : il est le seul animal capable d'affronter l'hiver austral, pendant lequel il se reproduit, avant de veiller sur son oisillon pendant des mois.
2/ Manchot à jugulaire : avec pas moins de 15 millions d'individus, c'est l'espèce la plus peuplée en Antarctique.
3/ Manchot Adélie : il colonise les côtes les plus froides et se reproduit rapidement pour profiter du cours été.
4/ Manchot Papou : ce bâtisseur s'abrite du froid et de l'humidité en construisant des nids de cailloux perfectionnés.
Les manchots pullulent sur les côtes du continent : on n'en dénombre plus de 20 millions, qui vivent dans, d'immenses colonies. Leurs ailes, qui tiennent lieu de nageoires, sont adaptées à leur habitat marin : ainsi, s'ils sont incapables de voler, ils sont en revanche des plongeurs exceptionnels, capable de pêcher jusqu'à 500 m de profondeur. Parmi eux, le manchot empereur est le seul animal à défier l'hiver Antarctique, au cours duquel il se reproduit. Le mâle jeûne pendant quatre mois pour couver l'ouf entre ses pattes pendant que la femelle retourne en mer pour chercher la nourriture. Les autres manchots ne séjournent sur le continent que l'été.

6 VARIÉTÉS DE PÉTRELS
1/ Damier du Cap : il se défend en crachant une huile acide à plus d'un mètre.
2/ Fulmar Antarctique : il niche à flanc de rocher ou en falaise.
3/ Océanite : le plus petit oiseau de mer est aussi le plus grand migrateur.
4/ Pétrel Antarctique : il peut s'installer à plus de 300 km de côtes.
5/ Pétrel Géant : ce charognard attaque même les poussins de manchots.
6/ Pétrel des neiges (à d.) : un modèle de constance ! Au début de chaque été austral, pour la reproduction, il retrouve le même nid et le même partenaire.
Six espèces de pétrels vivent en Antarctique pendant l'été. Ces palmipèdes marins savent se défendre : ils crachent une huile stomacale acide et nauséabonde pour se protéger de leurs congénères ou prédateurs. C'est leur incroyable fidélité qui leur permet de s'adapter aux dures conditions de l'Antarctique. Fidélité au nid : les pétrels et des neiges s'installent ainsi exactement au même endroit, aux cailloux près, lorsqu'ils arrivent sur leur lieu de reproduction au début de l'été austral, mais surtout leur fidélité à leurs partenaires, qu'ils retrouvent systématiquement pour la reproduction après des mois de séparation. Cette constante est le gage d'une parfaite synchronisation, nécessaire pour se relayer jusqu'à la mer, où ils se nourrissent, et qui peut se trouver à 2000 km du nid quand la banquise n'a pas encore fondu. Ces oiseaux battent aussi des records de longévité : une femelle baguée en 1964 à Dumont d'Urville alors qu'elle n'était qu'un poussin à fêter ses 47 ans en 2011 !
UN UNIQUE SKUA
Si le skua arbore l'allure plus commune des goélands, on n'en recense toutefois que 10.000 à 15.000 individus. C'est un surdoué des airs : il est en effet le seul animal au monde à avoir été observé en vol à plus de 1000 km à l'intérieur du continent blanc ! Erreur de parcours ? Probablement pas, car les observations sont régulières. Mieux : les chercheurs ont récemment découvert qu'il passe l'hiver... dans le nord du Japon, soit à plus de 10.000 km ! Le skua est aussi un redoutable prédateur se livrant à de violents combats aériens contre les congénères qui osent survoler son domaine, pillant les nids des manchots Adélie, et harcelant les oiseaux en mer pour voler leur nourriture.
Des Mammifères Exclusivement Marins |
DES MILLIONS DE PHOQUES
1/ Phoque crabier (en bas) : avec quelques 15 millions d'individus, il est le mammifère le plus répandu en Antarctique.
2/ Léopard de mer : redoutable prédateur de 500 kg, il peut dévorer jusqu'à 30 manchot par jour.
3/ éléphant de mer du Sud : le plus grand de phoques est un infatigable voyageur.
4/ Phoque de Weddell : il peut plonger jusqu'à 1h en apnée à la recherche de poissons.
5/ Phoque de Ross : le plus petit et le plus rare de phoques vit sur les glaces flottantes.
Contrairement au pôle Nord, le pôle sud n'abrite aucun ours polaire. Les phoques sont les seuls mammifères à avoir colonisé sa banquise. Leur pelage et une épaisse couche de graisse les rendent remarquablement adaptés au froid et à la plongée. On en dénombre cinq espèces, au comportement très différent. Le phoque crabier, l'espèce la plus abondante au monde (au moins 15 millions d'individus, tous ici), se nourrit de krill à faible profondeur et est monogame. Le phoque de Weddell, quant à lui, creuse la banquise pour respirer et se hisser hors de l'eau, pêche des poissons jusqu'à 600 m et vit en harem. Le léopard de mer est un prédateur : il se nourrit de manchots et s'attaque même parfois à de jeunes phoques crabiers. Quant au discret phoque de Ross, il n'est pas très bien connu des scientifiques, mais semblent se nourrir de calmars en eau profonde. Enfin, l'éléphant de mer du Sud ne se reproduit en Antarctique, les parcours des milliers de kilomètres pour venir s'y nourrir.

LE RENDEZ-VOUS DES CÉTACÉS
1/ Baleine à bosse : très chassées jusqu'au XXe siècle, ce mammifère géant, qui pèse en moyenne 25 t et peut mesurer 13 à 14 m, revient peu à peu dans les eaux australes.
2/ Petit rorqual : beaucoup plus petites (environ 7 m de longueur pour 5 t), cette baleine se nourrit elle aussi d'immenses quantités de krill, qui prolifère dans l'austral.
3 Orque : ce cétacé, qui vit en groupe près des côtes du continent, a élaboré des techniques de chasse très futées.
Les eaux de l'océan Austral sont peuplées de baleines comme la baleine à bosse, qui peut peser jusqu'à 25 t, où le petit rorqual, d'environ 5 t. Très chassées au XIXe et XXe siècle, elles sont aujourd'hui protégées et reviennent progressivement dans la région. Elles se nourrissent d'immenses quantités de krill, ce petit crustacé qui prolifère dans les eaux de l'austral. Plus près des côtes du continent, on trouve surtout les orques, des mammifères marins dotés d'une faculté d'apprentissage exceptionnel. Ils vivent en famille, dirigée par la matriarche. Les techniques de chasse au sein du groupe sont très élaborées : lorsqu'ils repèrent un phoque isolé sur une plaque de glace, les orques sont capables de se synchroniser pour foncer sous la plaque simultanément, provoquant ainsi une vague assez grosse pour déstabiliser la plaque et précipité le phoque à l'eau.
Des Poissons d'un Genre Très Particuliers |

ILS RÉSISTENT AU GEL
- Trematomus bernacchii (à d.) : comme tous les poissons des glaces, il supports des températures négatives sans geler.
- Pagothenia borchgrevinsky : abondant long des côtes, il est une proie appréciée du manchot empereur.
- Gymnodraco acuticeps : ce poisson dragon, qui vit près de la péninsule, est encore mal connu.
- Chaenocephalus aceratus : ce poisson des glaces de 50 cm vie lui aussi principalement autour de la péninsule.
L'océan Austral abrite près de 300 espèces de poissons ayant la particularité de résister à ses eaux glaciales. Parmi elles, la remarquable famille, spécifique à l'Antarctique, des "poissons des glaces", qui ne possèdent pas d'hémoglobine. Leur sang est translucide, et l'oxygène (plus abondants qu'ailleurs dans ces eaux très froides) diffuse simplement à travers les tissus vers des vaisseaux sanguins particulièrement gros, assurant un débit sanguin important vers le cour, imposant lui aussi. Leur sang est également chargé de sel et de protéines qui jouent le rôle d'antigel, permettant aux poissons de supporter des températures négatives (elles peuvent descendre jusqu'à -2,2°C).
Un Monde Foisonnant d'Invertébrés |

INNOMBRABLES SOUS L'EAU...
1/ Oursins et ophiures : avec des milliers d'autres espèces, ces invertébrés tapissent les fonds de l'océan Austral.
2/ Anémone de mer jaune Urticinopsis antarctica : elle se nourrit principalement d'étoile de mer et d'oursins.
3/ Perknaster aurorae : cette étoile de mer se rencontre principalement au large de la terre Adélie.
4/ Diplulmaris antarctica : cettte méduse de 4 cm est très abondantes dans les eaux tout autour du continent, et domine en mer de Ross.
5/ Euphausia superba : ce petit crustacé est une des espèces les plus abondantes sur terre. Elle est à la base de l'écosystème de la région.
La richesse du monde sous-marin autour du continent antarctique contraste avec l'hostilité des terres : plus de 9000 espèces arpentent le plateau continental sous-marin ! Oursins, étoiles de mer, éponges, mollusques... Tous les groupes zoologiques connus sont représentés saufs un : celui des crabes. Et encore ! Depuis quelques années, probablement à la faveur du réchauffement climatique, des crabes royaux débarquent depuis les zones subantarctiques, envahissant ce nouveau milieu. Cette diversité est cependant dominée par un invertébré qui s'est taillé une place de premier plan au sein de tout écosystème antarctique : le krill, petit crustacé omniprésent qui nourrit aussi bien les oiseaux, les poissons que les mammifères marins de la région.
... ET RARES SUR TERRE
Quelques rares insectes se sont adaptés aux conditions extrêmes du continent antarctique, comme le collembole Cryptopygus antarcticus (->).
Avec ses 1 à 2 mm de longueur, il est l'un des plus gros insectes à avoir colonisé le continent antarctique. Les collemboles et les acariens, sont les principaux insectes que l'on peut trouver sur le continent, leur présence se limitant aux zones assez humides, c'est-à-dire les côtes, où la présence de mousse et l'abri de cailloux leur permettent de survivre.
Une Flore Réduite au Minimum |

ENTRE MOUSSES ET LICHENS
1/ Caloplaca regalis (à g.) : ce lichen jaune est parvenu à coloniser les régions les plus clémentes, là où la glace laisse les roches apparentes.
2/ Deschampsia Antarctica ou canche Antarctique : elle se déploie pendant le cours été austral et gagne du terrain depuis 50 ans.
3/ Colombanthus quitensis ou sagine Antarctique : c'est avec la canche une des deux seules plantes à fleurs du continent.
Très peu présente, la flore antarctique se concentre sur la péninsule et sur les côtes. On trouve principalement des lichens et des mousses, et seulement deux plantes à fleurs : la canche Antarctique et la sagine. Malgré la quasi-absence d'herbivores (seuls quelques insectes se nourrissent de ces plantes), la pauvreté des sols et le climat rendent leur croissance très poussive. Les scientifiques notes toutefois une légère prolifération de cette verdure depuis quelques dizaines d'années sur la péninsule.
M.P. - SCIENCE & VIE Hors Série > Octobre > 2011 |
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Un Écosystème en Route Vers l'Inconnu |
Il n'existe nulle part sur la planète un biomilieu qui soit à la fois aussi étendu et en aussi bon état de conservation.
En général, sur le trajet qui mène de l'Australie vers la base antarctique française Dumont d'Urville, l'événement survient au troisième jour de navigation : en une trentaine de kilomètres, la température de l'eau passe de 6°C à 2°C. Hormis ces quelques chiffres sur un écran digital, rien à signaler : icebergs, banquise et glaciers sont encore à des centaines de kilomètres, et l'océan Austral continue avec monotonie de projeter sur le bateau ses paquets d'embruns sifflants. Pourtant, une ligne invisible a été franchie. Les océanographes l'appellent le front polaire et il marque l'entrée dans l'écosystème antarctique.
Imperceptible à l'oil, cette frontière n'en est pas moins nette et étanche : ces quatre degrés se conjuguent à un puissant courant marin, dit courant circumpolaire, pour former une barrière quasi infranchissable pour le vivant. Seuls la traversent les animaux à sang chaud : cétacés, éléphants de mer, oiseaux... Les autres font demi-tour. Biologiquement parlant, l'Antarctique est un monde à part, et un objet d'étude : exceptionnel. Nulle part ailleurs il n'existe un écosysitème aussi géographiquement étendu (près de 10 % de la planète), et dans un aussi bon état de conservation. Une activité de pêche marginale, régulée, pas de population humaine permanente, pratiquement aucune circulation de navires, un traité régional dont la protection est l'alpha et l'oméga : le paradis.
L'écosystème de ce "paradis" est presque exclusivement marin - le continent blanc, en effet, est un désert glacé d'où la végétation est absente, à l'exception de la petite péninsule Antarctique (encadré). Il héberge, certes, quelques invertébrés et micro-organismes fascinants (voir plus haut), mais leur poids écologique est négligeable. On y trouve également, sur une étroite bande côtière qui n'excède pas 1 kilomètre de largeur, des oiseaux et des mammifères, qui tous se nourrissent dans l'océan. C'est donc à celui-ci, aussi riche biologiquement que le continent est pauvre, que se résume l'écosystème antarctique. Outre son isolement, cet océan a trois caractéristiques uniques. La plus importante, pour le vivant, est son lien étroit avec la banquise, qui l'englace et l'obscurcit durant la moitié de l'année. Chaque autonme austral, avec la disparition progressive du soleil, la banquise double en effet la taille du continent. Quinze millions de kilomètres carrés d'océan se retrouvent peu à peu pris sous la glace ! La vie s'y poursuit, mais à un rythme ralenti par le manque de lumière, par la réduction des échanges gazeux avec la surface, par l'interruption de l'apport en poussières atmosphériques.
LA PÉNINSULE, ÎLOT BIOLOGIQUE
La péninsule Antarctique est une extension longue (1500 km) et étroite (100 km) du continent vers les basses latitudes. Le climat qui y règne est plus clément : les températures (en hausse rapide depuis cinquante ans) descendent rarement sous -10°C, restant dans le positif trois ou quatre mois de l'année ; et les précipitations sont relativement abondantes jusqu'à 50 cm). Ceci a donné naissance au seul écosystème terrestre digne de ce nom de tout le continent blanc. On y trouve une biodiversité non négligeable ; 300 espèces d'algues terrestres, 200 lichens, 80 mousses... mais seulement 2 plantes à fleurs, toutes deux sur la partie Nord de la péninsule (aucun arbre, les vents ne le permettent pas). Quelques espéces d'insectes et d'invertébrés du sol parviennent à survivre. Beaucoup d'oiseaux et de mammifères marins viennent par ailleurs s'y reproduire en été, apportant des quantités considérables de matière organique et d'azote, au précieux effet fertilisant. Du coup, une vingtaine de stations scientifiques, appartenant à 14 nations, ont été implantées sur la péninsule {presque autant que sur le reste du continent), qui fait en outre l'objet de débarquements touristiques annuels toujours plus nombreux. Le risque d'invasions biologiques, dans un écosystème aussi fragile, inquiète les écologues : plus d'hommes et un climat qui se réchauffe, c'est la meilleure recette pour favoriser les envahisseurs. |

UNE PULSATION ANNUELLE
A l'inverse, au printemps (à partir du mois d'octobre), cette léthargie fait place à une explosion de vie sans équivalent. La banquise se fragmente et fond, de sa périphérie vers son centre, libérant les algues congelées qu'elle contient, et provoquant un afflux soudain d'oxygène et de nutriments. "Ce mélange est maintenu par les lois de la physique (l'eau douce issue de la fonte est plus légère que l'océan) dans la couche de surface, la plus ensoleillée, la moins froide, décrit Steve Nicol, responsable des recherches sur l'écosystème antarctique à l'Australian Antarctic Division, l'institut polaire australien. Du coup, on a une phénoménale explosion des algues planctoniques, ce qu'on appelle un bloom. Et ce bloom suit la fonte de la banquise, progressant au fil des semaines sur des centaines de kilomètres jusqu'au rivage du continent, et générant derrière lui un formidable sillage de vie". Toute la chaîne alimentaire, des micro-algues comme les diatomées, jusqu'aux plus gros mammifères marins, tels les orques, s'est donc adaptée à cette pulsation annuelle, si ample que l'on peut la suivre par satellite...
La seconde marque de fabrique de cet écosystème est l'extraordinaire place qu'y a conquise un petit crustacé d'apparence insignifiante, Euphausia superba, plus connu sous le nom de krill. Ce que le biologiste Peter Wiebe, de l'institut américain Woods Hole, aime à résumer avec la formule suivante : "À quelques rares exceptions près, si vous êtes un animal de l'océan Austral, soit vous mangez du krill, soit vos proies mangent du krill, soit vous êtes du krill vous-même".
DES CHAÎNES ALIMENTAIRES COURTES
Ce statut de pivot de l'écosystème, le krill (organisme qui a été observé à toutes les profondeurs, de la surface à -3500 m) l'a conquis en particulier en occupant la place habituellement dévolue aux petits poissons pélagiques (de pleine eau) que sont les sardines, les anchois, les harengs, etc. Il en résulte que l'océan Austral est un écosystème dans une certaine mesure simplifié, où les chaînes alimentaires sont souvent plus courtes : donc plus efficaces pour transférer l'énergie vers les niveaux supérieurs. Pourquoi ? Parce que l'on considère en moyenne que le passage d'un maillon de la chaîne à un autre entraîne une perte de biomasse de 90 % (il faut 100 kg d'algues pour faire 10 kg de krill qui feront 1 kg de manchot). C'est-à-dire qu'une chaîne longue (phytoplancton-copépode-larve de crabe-hareng-morue-phoque barbu) consomme 1000 fois plus de matière végétale pour produire un phoque qu'une chaîne courte (phytoplancton-krill-phoque crabier) ! "Sans que l'on sache vraiment pourquoi, les poissons jouent un rôle relativement secondaire dans l'écosystème austral, souligne Steve Nicol. Evidemment il y en a, et certains ont une vraie valeur commerciale, mais l'on ne trouve pas ici d'équivalents des grands bancs de morues ou de thons. Une forte proportion des prédateurs du krill est formée par des vertébrés à sang chaud". Notamment des oiseaux, qui atteignent ici des effectifs impressionnants : 350 millions en Antarctique, dont la moitié de manchots !
Enfin, la troisième grande originalité de l'écosystème antarctique est la quasi-inexistence de ce prédateur qu'est l'homme. Il n'en a certes pas toujours été ainsi : baleines et phoques ont été conduits aux limites de l'extinction respectivement aux XXe et XIXe siècles. Mais aujourd'hui, sous l'effet de mesures de protection strictes, leurs populations croissent, et l'Antarctique est sans doute le seul écosystème mondial où, à l'échelle d'un océan entier, non seulement les dégâts directs imputables à l'homme sont négligeables, mais où diverses espèces locales semblent se rétablir des impacts humains passés ! On trouve par exemple environ 4,5 millions d'otaries en Géorgie du Sud (en zone subantarctique) alors qu'elles avaient pratiquement disparu il y a un siècle. Quant aux phoques crabiers - consommateurs quasi exclusifs de krill, ils sont désormais plus de 30 millions -, ils constituent l'espèce de phoque la plus abondante de la planète.
Cependant, cet environnement presque vierge est entré dans une période de turbulences inédite. Même en supposant que la pression humaine directe reste négligeable, ou en tout cas contrôlée, au moins trois bouleversements majeurs sont en effet d'ores et déjà "dans les tuyaux". Deux, selon les scientifiques, seront probablement délétères - mais dans quelle mesure ? -, tandis que le troisième devrait être bénéfique - mais le sera-t-il vraiment ? Seule certitude, la collision prochaine de ces facteurs fera de l'océan Austral, selon les termes de Steve Nicol, "de siège d'une expérience écologique d'une ampleur inédite". Le premier de ces bouleversements est le réchauffement climatique, dont on sait qu'il sera particulièrement intense dans les régions polaires, même si, pour l'instant, l'Antarctique ne s'est guère réchauffé de plus d'un demi-degré. Les chercheurs scrutent, avant tout, ses impacts possibles sur l'extension de la banquise, puisqu'elle est le cour de l'écosystème antarctique. Le problème, c'est que l'influence du réchauffement sur la banquise laisse les chercheurs perplexes. Pourquoi ? Parce que, en bonne logique, la banquise a bien régressé (de 10 % environ) autour de la péninsule Antarctique, où s'observe le réchauffement le plus fort de la région (de 3 à 4°C). Oui, mais autour du reste du continent, l'évolution a été inverse : alors que la température s'est élevée de quelques dixièmes de degrés, la surface de la banquise a augmenté de l'ordre de 10 % depuis le début de l'ère satellitaire, dans les années 1980. Quel que soit le mystérieux mécanisme local qui pour l'instant fait croître la banquise au lieu de la faire diminuer, personne n'imagine toutefois qu'il puisse résister au réchauffement de trois à quatre degrés que les modèles annoncent : les scientifiques tablent sur une réduction de sa surface d'environ un tiers. Et s'interrogent sur les conséquences biologiques d'un tel bouleversement. Une des questions les plus décisives est celle de l'effet qu'il aura sur le krill, et de là, sur l'ensemble de l'écosystème qui dépend de lui. Car le krill est très étroitement inféodé à la glace de mer. "C'est si vrai que l'aire de répartition du krill correspond très exactement à la zone occupée par la banquise en hiver, indique Steve Nicol. Dans la péninsule Antarctique, seule région où la banquise a perceptiblement régressé, la biomasse du krill s'est nettement réduite. Il y a même un lien manifeste entre les années particulièrement pauvres en glace et les années de faible reproduction du krill. "Mais extrapoler cette observation locale (la péninsule ne représente que 1/50e du continent) pour en faire une loi générale de l'écosystème antarctique est un pas que Steve Nicol se refuse à franchir pour l'instant. Il existe en effet une petite région, dans l'Atlantique Sud, où des populations de krill florissantes semblent s'être affranchies de la banquise. Au final, si les scientifiques s'inquiètent, ils ne se hasardent guère à faire des prédictions.
L'ACIDIFICATION DE L'OCÉAN AUSTRAL
Autre interrogation, l'effet qu'aura sur l'écosystème l'acidification de l'océan Austral. À savoir la dissolution du dioxyde de carbone (CO2) émis par l'homme, et qui se transforme en acide carbonique dans l'eau. Car si l'essentiel des sources de CO2 se situe dans l'hémisphère Nord, il se répartit ensuite dans toute l'atmosphère terrestre. Et ce phénomène d'acidification des océans culmine autour de l'Antarctique, où l'eau exceptionnellement froide et brassée par les vents absorbe davantage de CO2 qu'ailleurs. Or, cette augmentation de l'acide carbonique dans l'eau se fait au détriment de la concentration de carbonate de calcium (CaCO3), que divers organismes marins utilisent pour fabriquer leur squelette. Ceci concerne notamment des organismes planctoniques nommés ptéropodes, abondants dans l'océan Austral. Mais aussi, potentiellement, le krill, dont la carapace est riche en carbonate de calcium. Or, selon les calculs de divers chercheurs, l'océan Austral pourrait ne plus être saturé en carbonate de calcium dès 2038. Des programmes de recherche ont été lancés, depuis deux ou trois ans, pour tester la résistance d'Euphausia à l'acidification. Des programmes prévus pour courir sur plusieurs générations afin de prendre en compte l'adaptabilité naturelle du krill. Et donc sa capacité à continuer à soutenir les populations d'oiseaux, de phoques, de poissons, etc.
Enfin, le troisième volet, méconnu, du bouleversement programmé de l'océan Austral résulte de l'expansion rapide de la population de baleines. "Pour moi, ce phénomène aura des conséquences plus grandes, au moins à court terme, que celles du réchauffement climatique, même si ce dernier fait l'objet de toutes les attentions des écologues", estime Steve Nicol. C'est que certaines espèces de baleines, notamment les baleines à bosse, croissent à des rythmes fulgurants depuis qu'elles sont intégralement protégées (1994) : de l'ordre de 12 % par an. Ce qui va se traduire en une ou deux décennies par des populations de l'ordre de 100.000 individus, selon le spécialiste. Or, une baleine a bosse femelle pèse quelque 35 tonnes, et met bas un baleineau de 6 tonnes tous les deux ans - lequel augmente son poids de 50 % chaque année. Sur le papier, ceci pourrait constituer un grave risque de déséquilibre : une baleine consomme environ 2 tonnes de krill par jour, soit plus de 200 tonnes par saison. De quoi siphonner les ressources, et affamer les dizaines de millions de manchots et de phoques qui en dépendent pour leur survie !
Mais, en dépit de sa logique apparente, cette hypothèse n'a rien d'évident. Car, a contrario, le massacre des baleines australes entre 1910 et 1970 ne semble pas s'être traduit par une plus grande abondance du krill, ou de ses prédateurs. Du moins aucune des données scientifiques disponibles, qu'il s'agisse de pêches scientifiques, de comptages d'animaux, etc. n'en atteste. Pourtant, la population de baleines est passée en cinquante ans d'environ 2 millions à quelques dizaines de milliers, ce qui aurait dû entraîner une incroyable pullulation de krill ! La clé du mystère, selon Steve Nicol, qui a publié un article remarqué sur le sujet l'année dernière, c'est que les baleines, par leurs abondantes déjections jusqu'à 1 tonne de liquide par jour par adulte) fertilisent l'océan en fer. Or, les algues sont très gourmandes en fer. Du coup, ces dernières profitent du retour des baleines, et le zooplancton (dont le krill fait partie) suit. Ce qui devrait en fin de compte permettre au milieu de supporter des populations de prédateurs bien plus importantes.
 AU FOND DE L'OCÉAN GLACÉ, UNE BIODIVERSITÉ TOTALEMENT INATTENDUE
Lorsque, au large de Dumont d'Urville, les chercheurs mettent à l'eau leur ROV (un sous-marin télécommandé équipé d'une caméra), abritant leur embarcation des bourrasques dans un chenal entre deux icebergs, on ne s'attend guère à voir des fonds spectaculaires. Difficile de croire que cette eau grise et glacée puisse héberger la vie - surtout que le fond, à plus de 100 m, est dans l'obscurité totale. Lorsque l'écran s'allume, les projecteurs du ROV n'éclairent d'abord que des flocons blafards de détritus organiques. Mais aussitôt sur le fond c'est une explosion de couleurs - vert, gris, orange, mauve... - et de formes : arbustives, coniques, sphériques, stellaires... Un bestiaire extraordinaire, "dominé par les organismes filtreurs, indique Nadia Améziane, du Muséum national d'histoire naturelle de Paris, qui présente beaucoup de caractéristiques originales, notamment des cas fréquents de gigantisme ( ci-contre, une méduse géante). La biodiversité est ici très élevée, comparable à celle des récifs coralliens, même si les poissons sont beaucoup plus rares". Cette faune n'est connue des chercheurs que depuis 4 ans ! Un programme international de recensement de la biodiversité marine, le Census of Antarctic Marine Life, a récemment décrit quelque 15.600 espèces dans les eaux antarctiques. Selon les chercheurs qui l'ont mené, ce résultat remet en cause le dogme de la biologie selon lequel la biodiversité se raréfie vers les pôles... |
UNE SPIRALE VERTUEUSE ?
L'écosystème antarctique serait donc capable, via le métabolisme du fer, d'une spirale vertueuse par laquelle plus de vie rend possible encore plus de vie, et ainsi de suite. "Que la présence de grands animaux rende un écosystème plus productif, cela a déjà été documenté en milieu terrestre, note Steve Nicol. Durant la dernière glaciation, par exemple, les mammouths brisaient par leur piétinement la couche de glace superficielle du sol, permettant aux graines de s'enraciner. Leur extermination par l'homme a ensuite stérilisé le milieu. Mais c'est la première fois qu'un tel mécanisme est identifié en milieu marin".
Verra-t-on alors demain un océan Austral grouillant de vie, qui, sous l'effet combiné de l'adaptabilité du krill et du retour des baleines, s'enrichira de millions de tonnes de biomasse supplémentaires ? À l'inverse, deviendra-t-il un océan malade ? Un océan où des populations de krill déclinantes ne suffiront plus à soutenir la chaîne alimentaire - condanmant à la famine manchots, poissons et phoques, incapables de rivaliser avec des baleines hors de contrôle ? Comme souvent, la réalité sera sans doute quelque part entre les deux. L'Antarctique, écosystème-sentinelle, devrait en tout cas livrer une riche moisson d'observations pour prendre la mesure à la fois des capacités d'adaptation et des vulnérabilités du vivant.
Y.S. - SCIENCE & VIE Hors Série > Octobre > 2011 |
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