Stop au Mythe du Cerveau d'Einstein |
Le secret du génie d'Albert Einstein se lirait-il dans les nouvelles photographies de son cortex cérébral qui viennent d'étre publiées dans la revue Brain ?
Assez macabres, ces quatorze clichés sont les dernières pièces d'une saga qui a commencé le 18 avril 1955, à la mort de celui qui reste la plus grande star scientifique de tous les temps : lors de son autopsie, son cerveau fut prélevé (sans autorisation), photographié, découpé, puis caché pendant plus de vingt ans avant de faire l'objet d'analyses plus ou moins partielles et convaincantes. Or, après avoir analysé les quatorze clichés inédits, Dean Falk, du département d'anthropologie de l'université d'Etat de Floride, vient d'annoncer que "le cerveau d'Einstein a un cortex préfrontal extraordinaire", que les cortex moteur et somatosensoriel primaire sont "grandement étendus" et que les lobes pariétaux sont "inhabituels et pourraient avoir fourni les soubassements neurologiques à son talent mathématique et visiospatial".
Il faut bien reconnaitre que ce petit tas de chair est une icône de la science : c'est là qu'ont été forgées les clés de compréhension du monde moderne. C'est dans ces sillons, cinquante ans avant leur plongée dans le formol, que furent coup sur coup pensés l'expérience décisive démontrant l'existence des atomes, l'argument clé pour l'avènement de la mécanique quantique, ainsi que le raisonnement révolutionnaire sur l'espace et le temps menant à la théorie de la relativité restreinte. Et c'est toujours de là, dix ans plus tard, que jaillirent les lois cosmiques de la relativité générale. Malgré tout, il est très diificile de croire que des photographies de ce fascinant cortex puissent permettre de comprendre quoi que ce soit du génie particulier d'Einstein. Et pas seulement parce que ces études neuro-anatomiques résonnent comme une improbable résurgence de la phrénologie, qui tenta au XIXè siècle de relier forme du crâne et intelligence. Le problème, surtout, est que cette approche part d'un grand malentendu sur le talent d'Einstein. Non, le physicien n'était pas doué d'aptitudes mathématiques exceptionnelles ou d'une capacité d'abstraction hors norme. Non, ce n'est pas en jonglant avec des concepts ultrasophistiqués que son cerveau a révolutionné la physique. Au contraire ! Sa méthode a toujours été de se poser les questions les plus simples, à l'aune de quelques principes de base, posés comme incontournables. L'expérience qui révèle l'existence des atomes ? Il l'a imaginée en appliquant à des corps en suspension dans un liquide le "principe de Boltzmann" sur le désordre d'un système thermodynamique. L'argument clé pour l'avènement de la mécanique quantique ? Il est issu de sa volonté de tirer toutes les conséquences du "principe de Planck" sur la quantification du rayonnement lumineux. Sa découverte de la relativité restreinte ? Conséquence de la mise en conformité des lois de l'électromagnétisme avec le "principe de Galilée" sur les mouvements relatifs. La relativité générale ? Née du mariage de la relativité restreinte et du "principe de Newton" sur l'équivalence entre masses graves et inertielles.
Bref, Einstein n'était pas un homme de calculs ou de visions, mais un homme de principes, animé par un esprit lucide, tenace et pratique. Or, il est difficile d'imaginer qu'une telle attitude puisse se lire dans les replis de son cerveau. Pour comprendre d'où vient le génie d'Einstein, il vaut donc mieux tout simplement lire ses écrits.
Hervé Poirier - SCIENCE & VIE > Février > 2013 |
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Son ultime contribution à la science. Même mort, le Grand Albert reste incontournable. Ou plutôt, son cerveau : qu'avait-il de plus que les autres ? Et s'il livrait la clé de l'intelligence ? Depuis que le génial cortex fut subtilisé lors de l'autopsie du savant, les réponses n'ont pas manqué. À condition de mettre la main sur lui...
Les neurones sont environ cent milliards à grouiller dans le kilogramme - voire le kilogramme et demi - de matière dite "grise" qui constitue notre "bel organe". Il est pourtant un autre type de cellules, dites gliales, qui fourmillent aussi dans notre cerveau. Or, tandis qu'elles sont jusqu'à dix fois plus nombreuses que les neurones, elles sont bien moins connues. Une injustice que les chercheurs s'attachent aujourd'hui activement à réparer. Pour une bonne raison : s'ils connaissaient jusqu'ici leur rôle d'assistance aux neurones (soutien physique, apport énergétique...), de récents travaux, menés notamment aux Etats-Unis et en Europe (Inserm, université de Lausanne...), indiquent que ces cellules gliales interviennent indirectement dans les phénomènes de mémorisation et d'apprentissage du cerveau. En clair, les neurones ont beau tenir la vedette, ils ne seraient pas tout, loin s'en faut. Une découverte qui secoue notre vision de la communication cérébrale et de la mémoire. Car il s'agit là d'une nouvelle voie pour qui veut comprendre les rouages de notre cerveau en général... et celui d'Einstein en particulier. Car après avoir été étudié sans résultat à la lumière des diverses théories jalonnant le développement de la neurologie, le cerveau du génie est devenu depuis peu la mascotte des symposiums parmi les plus en pointe dans le domaine de la communication cérébrale. Il n'est plus rare de le voir cité à titre d'exemple pour introduire des travaux novateurs sur le rôle de ces cellules cérébrales longtemps sous-estimées.
L'AUTOPSIE PREND UN TOUR INATTENDU...
De fait, pieusement conservé depuis sa mort il y a 52 ans, le cortex du célébrissime physicien a révélé un nombre anormalement élevé de cellules gliales dans ses lobes pariétaux ! Est-ce pour cela que le grand Albert fut un génie ? La question fait débat... Mais une chose est sûre : que l'on ait pu mettre au jour celle "gliale anomalie" et que le cerveau d'où jaillirent les équations de la relativité générale joue encore les vedettes (américaines) dans les congrès de neurosciences en ce début de XXIè siècle, relève presque du miracle. Car à propos du cerveau d'Einstein, on peut parler d'un véritable roman à suspense. Dont l'intrigue pourrait être titrée "Les tribulations de 1,230 g de pur génie"...
Tout commence le lundi 18 avril 1955. Alors que 29 chefs d'Etats et 30 représentants de mouvements de libération nationale s'apprêtent à réinventer le monde à coups de slogans anticoloniaux dans la petite cité javanaise de Bandung, en Indonésie, de l'autre côté du Pacifique, dans une chambre de l'hôpital de Princeton, dans l'Etat du New Jersey, Etats-Unis, Albert Einstein quitte à 1 h 15 du matin un monde qu'il avait lui aussi réinventé, à sa manière, à coup d'équations révolutionnaires. L'homme qui ne mettait jamais de chaussettes et tirait la langue à l'espace et au temps newtonien s'éteint à 76 ans après avoir murmuré quelques mots en allemand. Conformément aux dernières volontés du théoricien de la relativité, qui redoutait que sa tombe se transforme en un lieu de pèlerinage contraire à son goût pour la discrétion, son ami et exécuteur testamentaire, l'économiste Otto Nathan, n'organise aucune cérémonie funèbre. Le corps d'Einstein est incinéré à 16 h 30 dans la plus stricte intimité, et ses cendres dispersées dans un endroit tenu secret.
Quelques volutes d'une poudre grisâtre, composée de milliards d'atomes "historiques", s'éparpillent en fin d'après-midi dans le ciel du New Jersey. Ainsi se termine, poussière redevenue poussière, le séjour terrestre du plus illustre savant du siècle, sinon de tous les temps. Enfin presque... Car au même instant, le plus fascinant de ses organes flotte dans le formol ! Personne ne s'en doute encore, mais la matière gélatineuse à l'origine, cinquante ans plus tôt, de trois découvertes d'anthologie sur les photons, la relativité et le mouvement brownien, va devenir une des "reliques" les plus médiatiques - et les plus "voyageuses" des temps modernes et défrayer régulièrement la chronique.
Il faut dire que, durant l'autopsie d'Einstein, les choses ne se sont pas passées exactement comme elles auraient dû. Chargé de disséquer le corps du "génie" pour identifier la cause exacte de sa mort, le Dr Thomas Harvey, 42 ans, chef du service de médecine légale du Princeton Hospital, s'est mis au travail en début de matinée. Descendant d'une famille de quakers du Kentucky, diplômé de Yale, marié et père de trois garçons, ce médecin doté du naturel discret propre à sa corporation pratique une centaine d'autopsies par an, la routine. Mais à l'instant d'entamer sa trente-troisième intervention de l'année, un sentiment d'humilité mêlé de fierté l'étreint. "J'ai eu la chance, l'extraordinaire chance d'être la bonne personne au bon endroit", ne cessera de répéter ce praticien expérimenté.
En présence d'Otto Nathan, il incise la poitrine et l'abdomen, palpe le cour et l'extirpe de la cage thoracique. Après avoir constaté que des plaques de cholestérol tapissent les paroisses internes de l'aorte, il pompe les 3 litres de sang qui se sont épanchés dans la cavité péritonéale. Aucun doute, Einstein est mort d'une rupture d'un anévrisme de l'aorte abdominale. Harvey extrait ensuite les poumons, qu'il trouve étonnamment roses pour un ex-fumeur, puis l'estomac, les reins, les intestins, etc. Le travail devrait s'arrêter là. Mais voilà qu'Harvey s'attaque à la boîte crânienne. Ne sachant pas qu'Einstein doit être incinéré, il prend soin de ne pas raser la légendaire crinière blanche pour faciliter le travail des embaumeurs et met le cerveau à nu avant de le déloger avec une extrême précaution de son cocon d'os.
ET VOILÀ QUE L'ARMÉE RÉCLAME LE "BUTIN"
À la pesée, l'illustre cortex affiche 1,230 kg, ce qui est un poids tout juste honorable pour une aussi "grosse tête". Cela fait, Harvey perfuse l'organe avec du formol par voie intracarotidienne et le plonge dans une solution de formaline à 10 %. À l'époque, le fantasme du génie au "front bombé" garni d'un cortex capable d'affoler l'aiguille de la balance continue de sévir. La croyance selon laquelle un lien direct existe entre le QI d'un sujet et le volume de son cerveau est encore vivace - et le restera un bon bout de temps, malgré la déception "einsteinienne" (au début des années 90, un chercheur américain, un certain Philippe Rushton, prétendit encore tenir la preuve de cette corrélation après avoir dépouillé des données anthropométriques issues des archives de l'armée américaine). Autre idée ancrée dans bien des (petites) cervelles : les représentantes du sexe faible possèdent un "pois chiche" plus... chiche que celui des mâles, preuve matérielle de leur supposée infériorité intellectuelle. Un poncif à la peau dure hérité des travaux de l'anatomiste français Paul Broca qui, à la fin du XIXè siècle, s'était employé à mesurer le poids moyen du cerveau des deux sexes et avait trouvé que celui des hommes était plus lourd de 181 grammes que celui des femmes.
Toujours est-il que, mis au courant du prélèvement du cerveau de son père par la presse du lendemain, Hans-Albert, le premier fils du physicien, né en 1904, choqué, passe un coup de fil et un savon au Dr Harvey. L'intéressé dans ses petits souliers, lui présente ses excuses et plaide sa bonne foi. Une autopsie, explique-t-il, comprend l'extraction du cerveau et, dans certains cas, sa conservation. Il n'a fait que son travail et jure n'avoir eu d'autres intentions que scientifiques. Analyser un tel cerveau devrait permettre de mieux comprendre les bases neuro-anatomiques de l'intelligence et de percer le secret des fulgurances de son défunt propriétaire. Jamais, promet Harvey, un pareil "morceau de choix" ne fera l'objet d'une quelconque publicité hors des cercles savants. Rassuré, sinon convaincu, Hans-Albert donne son accord a posteriori.
C'est alors que les choses vont s'envenimer. Car Harvey ayant annoncé la tenue d'une conférence de presse le 25 avril pour définir le programme des recherches à mener sur la précieuse relique, il doit l'annuler sous la pression d'Otto Nathan, outré par le bruit fait autour de cette conférence. Et voilà que l'armée américaine réclame le "butin", ce qu'Harvey refuse catégoriquement. Il n'est pas question qu'il abandonne "son" trésor ! D'ailleurs, il a déjà commencé de s'affairer autour du cerveau d'Einstein, lequel a pris la consistance élastique d'une mozzarelle et perdu 135 g en quinze jours. Il le photographie sous tous les angles, le fait peindre par une artiste et découpe les hémisphères cérébraux en près de 240 blocs d'environ 10 cm³, dont il note l'emplacement sur les clichés et qu'il fait mariner dans de la celloïdine avant d'effectuer des coupes histologiques.
Curieusement, les mois, les années vont alors passer. Des analyses, confiées à divers labos américains, s'avèrent décevantes. Le cerveau d'Einstein présente une normalité désespérante. Il faut dire que les neurosciences ne font que balbutier, même si, en 1962, le Neuroscience Research Program (NRP, le premier programme interdisciplinaire en la matière) est mis sur orbite au Massachusetts Institute of Technology et préfigure le regroupement futur de la biologie moléculaire, de la génétique, de la physique, de la modélisation mathématique... Les neurobiologistes se définissent encore comme des explorateurs du XVè siècle défrichant des territoires pas du tout balisés chaque fois qu'ils plantent une électrode dans un cerveau. Sans être tout à fait une terra incognita, le deuxième organe préféré de Woody Allen reste peu ou prou une "boîte noire" et les mécanismes intimes qui sous-tendent la mémoire, la perception, la motivation, la motricité, la planification de l'action, la pensée intuitive et déductive... demeurent de totales énigmes.
Quand Nathan s'informe de l'avancée des travaux, Harvey noie le poisson. Patience... La pression médiatique finit par retomber. Le couple Harvey divorce et Thomas, dont la carrière professionnelle part à ce moment-là en quenouilles, abandonne dans des conditions bizarres ses fonctions à l'hôpital de Princeton en 1960 (il n'en démissionnera officiellement qu'en 1975), sans oublier de glisser son "trophée" dans ses cartons.
Plus personne n'entendra parler de lui pendant vingt ans ! Otto Nathan lui écrit bien de temps en temps, mais Harvey reste évasif. Remarié deux fois, il travaille, notamment, comme pathologiste au Marlboro Psychiatric Hospital, puis quitte le New Jersey pour le Kansas. Parti à sa recherche pour les besoins d'un dossier sur le cerveau d'Einstein, un jeune journaliste du New Jersey Monthly, Steven Levy, parvient à le "loger" à Wichita au printemps 78. Âgé de 66 ans, Harvey accepte de le recevoir, mais sans grand enthousiasme. "Au début, il n'a rien voulu dire, mais il a fini par reconnaître que c'était bien lui qui était en possession du cerveau, raconte sur son site (www.stevenlevy.com) le limier devenu, entre-temps, rédacteur en chef du magazine Newsweek. Après un long moment, il m'a dit sur un ton timide que le cerveau se trouvait dans le bureau même où nous étions assis. Il est allé chercher une boîte marquée 'Costa cider' (cidre Costa) et il en a tiré deux gros bocaux dans lesquels se trouvaient les restes du cerveau qui avait changé le monde. Pardonnez-moi, mais ce fut presque une expérience religieuse".
UNE VÉRITABLE TORNADE MÉDIATIQUE
L'article de Levy, "My search for Einstein's Brain" ("Comment j'ai retrouvé le cerveau d'Einstein"), sort en août 1978. Et aussitôt les médias de se ruer à Wichita, d'assiéger la maison et le bureau du Dr Harvey. La revue Science consacre une demi-page à l'affaire : "Brain that Rocked Physics Rests in Cider Box" ("Le cerveau qui a révolutionné la physique est enfermé dans une caisse de cidre"). Du courrier venu du monde entier s'amoncelle dans la boîte aux lettres du Dr Harvey pour qu'il se défasse - au moins d'une partie - de son trésor. La réponse du bon docteur est sans ambiguïté : il refait ses valises, direction Weston, une bourgade de 1300 âmes au nord-ouest de Kansas City, dans le Missouri. Les habitants sont vite au courant du "petit secret" de leur médecin généraliste qui l'exhibe parcimonieusement devant les écoliers du cru et les membres du Rotary Club. Le 30 décembre 1981, Otto Nathan, d'une patience d'ange, lui rappelle une énième fois sa promesse, faite voilà si longtemps, de publier les résultats de ses travaux sur le cerveau d'Einstein. Début avril 1982, Harvey lui répond comme d'habitude que, bientôt... Nathan, par retour de courrier, lui enjoint cordialement de passer la surmultipliée. Cette fois, c'est-à-dire près de trente ans après la mort d'Albert Einstein, Harvey obtempère : au printemps 1983, il expédie quelques morceaux de cerveau au professeur Marian Diamond, neuroanatomiste à l'université de Berkeley, en Californie. Laquelle s'aperçoit que le lobe pariétal inférieur gauche du physicien présente une proportion anormalement élevée de cellules gliales. Or, les circonvolutions pariétales inférieures sont le siège des capacités de raisonnement mathématique et spatial... Une piste pour expliquer le génie d'Einstein ? Marian Diamond reste prudente. Cosigné par Harvey, l'article relatant sa découverte paraît en 1985 dans une jeune revue spécialisée, Experimental Neurology, mais ne fait guère de vagues. Pour autant, les neurosciences ne cessent d'engranger des données nouvelles sur les mécanismes biologiques qui président au fonctionnement complexe du système nerveux central, en perpétuel remaniement. L'essor de l'imagerie cérébrale permet de percer certains secrets de cette planète mystérieuse qui compte autant de cellules nerveuses qu'une galaxie comprend d'étoiles. Le fantasme d'une "machine" divisée en compartiments étanches, où logeraient les fondements du langage, de la mémoire ou du raisonnement, a fait long feu. On sait désormais que nos pensées n'émergent que dans un tout interconnecté, car l'organe le plus liant perché est loin d'être un organe homogène. Une multitude de structures s'y enchevêtrent. De plus, le cerveau n'a rien d'une entité biologique hermétique, isolée. Son de veloppement et son bon fonctionnement dépendent de l'environnement. Ils ne sont pas le jouet d'un simple déterminisme biologique.
Au milieu des années 90, tandis que les neurosciences sont en pleine effervescence, Harvey envisage pour la première fois de se séparer de ce qui est devenu son fétiche et en cède quelques parcelles à Britt Anderson, en poste à l'université d'Alabama. Le neurophysiologiste le compare alors avec des cerveaux témoins... et met en évidence une certaine minceur du cortex frontal d'Einstein. Une observation qu'il publie, de nouveau sans grand écho, dans le numéro de juin 1996 de Neuroscience Letters, où figure aussi la signature de Harvey. Un autre article, "The exceptional Einstein Brain" ("L'exceptionnel cerveau d'Einstein"), paru trois ans plus tard dans The Lancet, la plus grande revue médicale britannique, va, lui, soulever une véritable tomade médiatique.
LA "PREUVE ANATOMIQUE" CRÉE LA POLÉMIQUE
Fin 1995, Harvey, retourné vivre à plus de 80 ans à Titusville, à 30 km de Princeton, dans le bungalow d'une nouvelle compagne, a rencontré le Pr Sandra Witelson, neurologue à l'université MacMaster d'Hamilton, dans l'Ontario (Canada). Il n'a pas choisi au hasard cette quinquagénaire toutes en boucles. Elle possède la plus imposante collection de cerveaux, sinon du monde, du moins d'Amérique du Nord (35 spécimens masculins et 56 féminins). De quoi se livrer à de pointues études comparatives pour décrypter le mode d'emploi de telle ou telle partie clé du cerveau. Tous proviennent de volontaires neurologiquement et psychiatriquement normaux dotés de capacités cognitives conformes à celles du
commun des mortels. Entre Harvey et sa jeune consoeur, le courant passe, tant et si bien que l'irréductible docteur lui confie, à elle et à son assistante Debra Kigar, 24 morceaux du cerveau d'Einstein. Or, le duo ne va pas tarder à débusquer une bizarrerie anatomique concernant la branche postérieure de la scissure de Sylvius, un sillon qui démarre à la base du cerveau et sépare les lobes frontaux et pariétaux du lobe temporal. Chez monsieur Tout-le-Monde, cette branche se prolonge en ligne droite sur une dizaine de centimètres et se termine vers la partie moyenne du lobe pariétal. Chez Einstein, cette branche est anormalement courte et elle bifurque brusquement en arrière du sillon postcentral. Traduction : l'homme qui théorisa la force destructrice de la matière possédait des lobes pariétaux hypertrophiés (+15 % par rapport aux cerveaux témoins), dont les circonvolutions abritent le siège des capacités de raisonnement mathématique et du sens spatial...
Witelson et Kigar montrent aussi que le lobe pariétal gauche d'Einstein est aussi volumineux que le droit, d'ordinaire moins imposant puisque comprimé par des aires voisines impliquées dans le langage. De quoi expliquer que le physicien, dans sa prime jeunesse, ait été affligé d'une élocution balbutiante. Dernier point : son cerveau ne comporte pas d'opercule pariétal, une structure contrôlant les mouvements de préhension avec la main et la reconnaissance tactile, ce qui ne l'a pourtant pas empêché d'être un honnête violoniste amateur...
L'article du Lancet, avec Debra Kigar et, là encore, Thomas Harvey comme co-auteurs, fait grand bruit. Plus de quarante ans après sa mort, s'enflamment les plus optimistes, on tient enfin la preuve anatomique expliquant pourquoi Einstein et ses 100 milliards de neurones ont conçu "l'équation des équations" E = mc2 ! "Etrange coïncidence de voir ce cerveau, qui a unifié les catégories fondamentales de l'existence, l'espace et le temps, la matière et l'énergie, la gravité et le mouvement, nous aider à unifier la dernière grande dichotomie du cosmos conceptuel : celle de la matière et de l'esprit", écrit dans les colonnes du NewYork Times Stephen Pinker, professeur de sciences cognitives au Massachusetts Institute of Technology.
Sauf que de nombreux chercheurs en neurosciences doutent. Et contre-attaquent. Le cerveau d'Einstein héberge des lobes pariétaux hors normes ? Et alors ! Quelle naïveté d'oser établir un lien mécanique entre le degré d'intelligence et les caractéristiques structurales de telle ou telle aire cérébrale, d'assigner un lieu précis à la capacité d'apprendre, entre autres ! Elle n'existe que parce qu'elle s'appuie sur d'autres structures et sous-structures, excessivement nombreuses, et que des milliards et des milliards de messages sont échangés chaque seconde entre les cellules nerveuses.
Pendant que la polémique fait rage, Thomas Harvey a tout loisir de mesurer le chemin parcouru depuis ce matin d'avril 1955 où quelques coups de scalpel ont fait basculer son destin. Début 1997, l'écrivain Michael Paterniti, comme il le relate dans son livre Driving Mr. Albert, l'a convaincu de rendre visite en Californie à la petite-fille d'Einstein, Evelyn, en emportant avec eux, dans le coffre d'une Buick Skylark louée pour la circonstance, quelques échantillons du "cerveau du siècle" enfermés dans des boiîtes Tupperware. La rencontre, dans les environs de San Francisco, n'a rien donné. La société de production de cinéma Paramount Pictures a envisagé de tirer un film de ce "road-trip book" (avec Paul Newman dans le rôle de Harvey), mais le bon docteur, auquel le livre a déplu et que l'argent n'a jamais intéressé, a poliment décliné l'offre. En 1998, il s'est décidé à léguer son précieux héritage au Dr Elliot Krauss, son lointain successeur au poste de pathologiste du Princeton Hospital, comme pour boucler la boucle. Retour à la case départ.
Aux dernières nouvelles, le Dr Thomas Harvey, à bientôt 95 ans, coule quant à lui des jours paisibles à Titusville. Conserver le cerveau d'Einstein, de toute évidence, conserve. Quel dommage, doit-il se dire, et avec lui tous les neurobiologistes, qu'Einstein ne soit plus de ce monde. Car que n'aurait-on soumis son cerveau aux innombrables méthodes actuelles d'imagerie fonctionnelle (imagerie par résonance magnétique, tomographie par émission de positons, imagerie de la dynamique du calcium, magnétoencéphalographie, microscopie biphotonique...) qui, aujourd'hui, permettent de voir le cerveau en action ! On peut imaginer que, de son vivant, le génial physicien se serait plié de bonne gràce à des tests pour que son esprit livre à la science les secrets de son fonctionnement. Reste que depuis une trentaine d'années, les neurosciences ont beau collectionner les avancées spectaculaires dans des spécialités aussi variées que la neurobiologie moléculaire, la neurobiologie du développement, la neuro-anatomie, la neuro-pharmacologie, la neuro-endocrinologie... mieux comprendre comment les réseaux neuronaux "discutent" entre eux, avoir établi des liens de causalité entre des signes cliniques et le dérèglement de certains ensembles neuronaux ou certains systèmes de neurotransmetteurs (messagers chimiques), bien du chemin reste à faire. Avoir sous la main une aussi prodigieuse "mécanique cérébrale" serait une aubaine. Vivement le prochain Einstein !
LES FAMEUX CERVEAUX DU PROFESSEUR BROCA
18 avril 1861. Le génial Paul Broca, chirurgien et anatomiste, présente à la Société d'anthropologie le cerveau de Mr Leborgne, dit "Tan-Tan". L'homme, hospitalisé quelques jours plus tôt dans son service pour un abcès géant, est mort la veille. Il avait perdu le langage articulé depuis 21 ans ("Tan" était la seule syllabe qu'il répétait en réponse à toute question). Chez ce droitier, le cerveau présente une lésion de la troisième circonvolution du lobe frontal gauche. Broca conclut que cette aire, qui portera désormais son nom, est le centre du langage articulé. Pour la première fois au monde, une zone du cortex cérébral est définie ! Cent cinquante ans après cette découverte, Nina Dronkers, neuropsychologue à l'université de Californie, a ré-analysé les examens d'imagerie par résonance magnétique (IRM) pratiqués par l'équipe du Pr Emmanuel A. Cabanis, au Centre hospitalier national d'ophtalmologie des Quinze-Vingts, sur le cerveau de Leborgne ainsi que sur celui d'un certain Lelong, un second aphasique autopsié par Broca. "Ainsi, avons-nous pu effectuer la première approche non destructive de la totalité des deux cerveaux, alors que Broca n'avait pu en examiner que la surface, commente le Pr Cabanis. Nous avons pu vérifier, par ce travail, que les voies du langage articulé étaient détruites sur un volume plus étendu que constaté en surface. La zone du langage existe bien... |
E.N. - SCIENCE & VIE > Septembre > 2007 |
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