Les Navajos, Derniers des Non-Violents

Pour régler leurs conflits, les Navajos, le peuple des "vrais humains" ne se battent pas. Ils se parlent... Chez les Navajos, on ne fait pas de grands discours sur la paix. On la vit, on la protège chaque jour. Elle est à ce point partie intégrante de l'existence que dans leur réserve qui s'étend sur plus de 65 000 km², située au carrefour de 4 états - Utah, Colorado, Arizona et Nouveau-Mexique -, les panneaux routiers invitent à "conduire en beauté". Aucun autre peuple ne place ainsi la sagesse au cœur de sa philosophie. Les Navajos se sentent responsable de la santé de la planète. Une mission sacrée qu'ils n'abandonneraient pour rien au monde. Et pour cause : dans leur langue, santé, beauté et harmonie sont synonymes.

Une querelle chez les Navajos. Du jamais vu ou presque ! Aussi rare qu'une ondée au dessus de la Monument Valley. Dans la rue poussiéreuse de Kayenta, un bled paumé de l'Arizona, Hastin et Mai, littéralement "Vénérable" et "Coyote", sont en colère. Vénérable reproche à Coyote de lui avoir volé trois moutons. Ce sont deux bergers de Holbrook. Des hommes du désert, fiers, au bord de la crise de nerfs. Dans la chaleur de l'après-midi, on entend "Tu veux me tromper comme le vent !" - "Et toi tu es rusé comme le serpent. Tu es fourbe et voleur. Espèce de crotale !"
Survient alors un médiateur qui entraîne les adversaires à l'écart et, en un quart d'heure, calme les belligérants. Chacun s'est exprimé, a exposé ses arguments. Un arrangement est trouvé. Les torts seront vite réparés et les deux frères ennemis se donnent l'accolade. La justice version indienne. L'affaire ne remontera jamais devant le tribunal tribal. Quels que soient leurs différends, les Navajos solutionnent 80 % de leurs litiges en se parlant. On appelle cela le "processus Navajo de résolution des conflits". Plutôt que de recourir à des mesures coercitives, de laisser germer l'idée de revanche ou, pire, de vengeance, plutôt que de céder à la violence, ils font appel à un elder, un aîné, un gardien du savoir indien.
"La plupart des conflits qui opposent les gens sont dus à un manque de communication", m'explique Tom, mon guide. Le médiateur fait en sorte que chacun s'exprime. il les invite ensuite à réfléchir en remontant à la source de leurs différends. Par là, il délivre un enseignement. Il n'insiste pas sur le préjudice mais sur la façon de le réparer ! Cela implique que chacune des parties admette que son attitude a rompu l'Hozo, l'harmonie, qui dans la langue Navajo est synonyme de santé et de beauté.
LA VOIE DE LA BEAUTÉ - En navajo, le mot "art" n'existe pas. Leur vie entière est un art. Expertes en tissage, en vannerie et en orfèvrerie, les femmes s'habillent en suivant la « voie de la beauté »

"Avec moi il y a beauté ; en moi il y beauté ; de moi irradie la beauté", chante l'une des prières navajas. La mentalité des 200 000 âmes qui peuplent la paisible nation pastorale est à l'exact opposé des valeurs américaines, selon lesquelles le plus puissant domine et, de fait, a toujours le dernier mot. Lorsqu'un différend oppose deux parties adverses, chacun est amené à reconnaître qu'il doit modifier son comportement afin que tout rentre dans la voie de l'Hozo. Aucune loi écrite n'entre en jeu. L'un des facteurs clés de la réussite réside dans le respect du médiateur. Et personne n'est perdant. Chez les Navajos, ce n'est pas le silence qui est d'or. C'est la parole... Navajo nation, au sud-ouest des États-Unis. Le pays des Dinéé, les " êtres humains" en langue athapasque, par opposition aux Ndàà, les Blancs, les "presque humains", ou plus exactement les "pas tout à fait finis", comme me l'explique mon guide. Une steppe aride et pelée, creusée de canyons ou barrée de mesas, ces hauts plateaux d'altitude qui grimpent vers le firmament, comme le mercure en été, les jours de canicule.

À la naissance du monde

Nomades venus de Sibérie par le détroit de Béring, il y a 14 000 ans, les Navajos auraient atteint, aux alentours du XIVè siècle, leur territoire actuel, où ils se sont semi-nomadisés avec leurs troupeaux de moutons, entre leurs camps d'hiver et d'été.
"Ne me dis pas que tu crois en cette stupide histoire de détroit de Béring, gronde Tom. Quand le monde fut créé, nous étions déjà là. À la demande expresse des divinités afin de veiller au maintien de l'harmonie entre les hommes, la nature et les animaux. Notre rôle était de rétablir la paix entre le Ciel et la Terre qui, à cette époque, étaient en guerre..."
Selon les ethnologues, les Navajos descendent des Athabascans, installés dans le nord de la côte Pacifique, et auraient entamé leur migration vers le sud il y a un millénaire environ, prenant peu à peu la place des Anasazis. Aujourd'hui, c'est avec les descendants de ces derniers, les Hopis et les Zunis, que les Navajos partagent une partie de leur réserve - ceux-là, longtemps leurs ennemis, occupent quatre mesas en plein cœur du Dinetah.

ANASAZIS
Ruines d'un village anasazi, habité jusqu'à la fin du XIVè siècle (->). Ces vestiges racontent la vie des Indiens avant l'arrivée des conquistadors, qui rêvaient des rues pavées d'or des sept cités de Cibola.


ÂGE D'OR
Le canyon Del Muerto est le cœur spirituel de Dinetah (<-), le pays navajo. Il abrite, au pied de ses falaises, quantité de peintures murales, dont certaines, vieilles de 2 000 ans, sont dues aux Anasazis.

Parler avec les nuages

"Chaque élément, ici, a un nom, me dit Tom, une histoire. Tout y est sacré : chaque pierre, chaque plante, chaque animal et chaque humain. Ils sont liés comme les doigts de la main et méritent le respect. Lorsqu'un malheur frappe une existence, c'est que l'harmonie est rompue, et il y a toujours une bonne raison pour ça. Mon frère Roy, par exemple, s'est noyé parce qu'il était en mauvais termes avec les esprits de l'eau."
Il y a quelques années, Richard, le copain de Tom, s'est mis soudain à souffrir de violents saignements de nez : une tumeur. Un médecin de Bagstaff a diagnostiqué un cancer et prescrit plusieurs séances de chimiothérapie. C'est alors qu'est venue une femme-médecine. Elle a observé Richard et lui a demandé : "As-tu déjà tué un porc­épic ?" - "Oui, a-t-il répondu. Quand j'avais dix ans, j'en ai assommé un d'un coup de bâton. Il est mort après avoir saigné du nez". La chaman lui a alors affirmé que s'il veut réellement guérir, il lui faudra offrir de la turquoise et de l'ormeau au premier porc-épic qu'il rencontrera, puis il devra confesser son meurtre et demander pardon. "Il s'est plié à ce rituel et, croyez-le ou non, il a recouvré la santé."
Animiste, le peuple du Dinétah communique avec les esprits. Il parle notamment avec les nuages, considérés comme des ancêtres qu'il faut invoquer afin qu'ils daignent offrir leur "essence divine" aux hommes, à savoir la pluie. Ils disent encore, et avec une infinie douceur, sans chercher à convaincre l'interlocuteur, que notre monde est le quatrième de la Création ­ les trois précédents ont disparu suite à la négligence, à la méchanceté et aux offenses commises par les hommes. Ils ont développé une religion complexe et lyrique basée sur 58 cérémonials différents interprétés par les hataalii, les hommes-médecine, spécialisés chacun dans un ou plusieurs de ces rituels communément appelés "voies".
Kinalda, "la voie de la nuit", par exemple, ou rite de la puberté, dure 9 jours et consiste en 576 chants qui doivent être psalmodiés avant la première gelée et alors que les serpents hibernent déjà. La moindre erreur peut être à la source d'une maladie : infirmité, paralysie, perte de la vue...
"La voie de l'eau" est organisée pour ceux qui ont survécu aux catastrophes provoquées par les crues dévastatrices ou aux maladies contractées lorsqu'on a mangé un mouton ou un cheval frappé par l'éclair.

Un chant pour chaque maladie

La plus impressionnante demeure la "Voie de la beauté". Un long rituel de guérison au cours duquel le malade est ramené dans "l'harmonie du corps et de l'esprit". À chaque mal diagnostiqué correspond un cérémonial. Là, chants et mélopées s'accompagnent de peintures de sable - de véritables œuvres d'art éphémères - tracées à même le sol avec des poudres minérales et végétales, blanche, bleue, jaune et noire. Leur puissance allégorique aidera à la guérison des âmes en souffrance. "Le Mal nous environne en permanence, m'affirme Tom. Il se rend invisible mais il est là. Si tu réveilles un hibou, cela signifie que quelqu'un va mourir. Si tu vois un coyote se diriger vers le nord, il faut que tu fasses une prière. La maladie du coyote est atroce. Tu ne la souhaiterais même pas à ton pire ennemi : une partie de ton visage s'affaisse, tu perds la mémoire, tu te mets à boire ou bien, si tu es une femme, tu te donnes sans retenue à tous ceux qui passent. Nous avons plus conscience de la mort et du mal que vous, les Blancs, parce que nous vivons dans un désert qui, malgré son infinie beauté, ne connaît aucune tendresse. Si tu ne le respectes pas, il te tue et il t'ensevelit..."
La bonne manière de briser la glace avec un habitant du Dinetah est de le faire rire. Malgré leurs innombrables peurs et croyances, l'humour irrigue tout le psychisme des Navajos. En revanche, s'il est une chose qu'ils ne supportent pas, c'est qu'on leur pose trop de questions. Un soir, alors que je me livrais à ce petit jeu-là avec Tom, celui-ci, l'air passablement irrité, a fini par me balancer : "Si tu te tais, peut­être apprendras-tu enfin quelque chose. Prends un peu de recul et n'essaie pas de nous comprendre en un jour. Vous, les Blancs, êtes toujours en train de chercher une réponse immédiate à vos questions, comme si la vie était une soupe-minute."

La paix avec le crotale

Peu après, dans une échoppe, j'assiste à une scène cocasse. Une Allemande essaie d'entamer une conversation avec une femme Navajo qui tient dans ses bras un bébé aux cheveux rouges. "Est-ce que le père est roux ?", demande-t-elle. "Je ne sais pas, répond calmement mais sèchement l'Indienne, il n'a jamais enlevé son chapeau..." "Pour nous, les Navajos, chaque journée est un jour de grâce, une prière dans le cycle de la vie, dit encore Tom. Notre univers est peuplé d'animaux-totems qui nous soufflent la nécessité de vivre en harmonie avec les hommes, la nature et les animaux. Lorsqu'elle était petite, ma sœur Lavine a été mordue par un crotale. À partir de ce moment, je me suis mise à tuer tous les serpents que je rencontrais... Jusqu'au jour où, alors que je gardais mes moutons, un crotale s'est approché de moi et m'a demandé : "Pourquoi assassines-tu tous mes frères ?" - "Parce que l'un d'eux a tué ma petite sœur", lui ai-je répondu. Alors le serpent a réfléchi, puis il m'a dit : "Passons un accord : tu ne nous massacres plus, et nous ne mordrons plus jamais."
S'ils ont su préserver l'indépendance de leur esprit, c'est par cette invocation permanente de la beauté qui commande leur vision du monde. Mais aussi grâce à leur remarquable capacité d'adaptation. De leurs prédécesseurs, les Navajos ont hérité la culture du maïs. Des Espagnols, l'élevage du mouton, de la chèvre et du cheval. Maîtres en orfèvrerie, ils sont aujourd'hui considérés comme les meilleurs bergers et cow-boys de toute l'Amérique. Et si certains d'entre eux ont aussi appris à se servir d'un fusil, d'un ordinateur ou à conduire un pick up truck - sans oublier de suspendre une plume d'aigle au rétro -, si la junk food, la telé, la bière et l'alcool les ont parfois rendus esdaves comme n'importe quels autres citoyens américains, la plupart des Navajos, fiers de leur passé, continuent à adhérer aux "voies" initiées par leurs ancêtres. Au-delà des blessures de leur histoire, des souffrances de la colonisation, des affres de l'américanisation, tous disent le lien sacré qui les unit à leur terre. "À chaque fois qu'un doute profond m'assaille, dit Tom, je pars rejoindre les esprits dans le désert pour tenter de marcher à leurs côtés dans la voie de la beauté". Un voyage dans l'indian time. À des années-lumière de notre livilisation. Dans l'or du temps...

 M. Berton et C. Dordis - JONAS > Novembre > 2001
 

   
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