La Dépollution Accentue le Réchauffement |
La Peste du Réchauffement ou le Choléra de la Pollution ? |

V.N. - SCIENCE & VIE N°1209 > Juin > 2018 |
|
Et Tant Pis pour le Climat |
Dans l'indifférence générale d'une humanité polarisée sur la crise économique, le dernier espoir ténu d'échapper au danger climatique vient de s'évaporer. À Durban, les Etats font en effet repoussé à 2020 tout accord contraignant de réduction des émissions de gaz carbonique.
James Hansen, le climatologue de la Nasa qui avait lancé l'alerte au réchauffement dans les années 1980, a pourtant clairement résumé le problème : si, dès l'année prochaine, les émissions de CO2 ne décroissent pas de 6 % par an, nous n'échapperons pas aux 2°C de hausse globale de température considérés comme le seuil de danger. Or, il est d'ores et déjà clair que cette inflexion n'aura pas lieu. Pis, tout pousse précisément dans la direction opposée, confirmée par les mesures atmosphériques, d'un accroissement record des émissions.
L'Agence internationale de l'énergie (AIE) a annoncé l'année dernière que nous avions atteint le pic pétrolier : la production de pétrole n'augmenterait plus jamais. Bonne nouvelle pour le climat ? Que nenni !
Pour continuer à produire carburants et combustibles dont elle est assoiffée, l'humanité se rue sur trois poisons climatiques. Primo, le charbon, que l'on va en outre liquéfier, processus qui en fait une source à peu près deux fois plus émettrice de gaz à effet de serre que le brut ordinaire. Secundo, les schistes bitumineux et autres hydrocarbures non-conventionnels, qui sont aussi émetteurs que le charbon, voire davantage. Et, tertio, les biocarburants, dont le bilan carbone, aggravé par la déforestation qu'ils amplifient, est désastreux. Une ruée encore renforcée par la catastrophe de Fukushima, elle-même fruit d'une industrie nucléaire mondiale qui ne s'est jamais départie de son arrogance technocratique et de sa tradition d'opacité. Ce qui va à présent lui coûter cher vu le coup de frein qui menace le nucléaire mondial. Mais le problème, c'est que cela va aussi coûter cher au climat. Ainsi, l'Allemagne a déjà annoncé la construction, sur dix ans, de 20 centrales au charbon et au gaz pour compenser sa sortie de l'atome. Car, malheureusement, les énergies renouvelables sont encore loin d'être capables de répondre aux besoins énergétiques de base de nos sociétés. Toute sortie du nucléaire a donc aujourd'hui lieu de facto au bénéfice des hydrocarbures et au détriment du climat.
Il va donc falloir se faire à ce nouveau paradigme : un dangereux réchauffement climatique, sans doute de 4°C, paraît inévitable. Mais les questions de politique énergétique ne sont pas caduques pour autant. D'abord parce qu'il y a encore une différence entre des mondes 4°C ou 6°C plus chauds qu'aujourd'hui. Ensuite, parce que l'épuisement des hydrocarbures sera hâté par la ruée qui s'annonce, d'où l'urgence à trouver des technologies de substitution et à adapter notre agriculture, nos logements, nos systèmes énergétiques aux hausses de température considérables qui vont nous frapper d'ici deux à trois décennies. Osons une métaphore : il y a trente ans, la science nous prédisait le cancer si nous n'arrêtions pas de fumer. Aujourd'hui, nous ne sommes certes pas encore morts, mais le cancer climatique est là. Non seulement un traitement s'impose, qui détériorera notre qualité de vie... mais il faudra quand même arrêter de fumer.
Y.S. - SCIENCE & VIE > Février > 2012 |
|
La Dépollution Accentue le Réchauffement |
Lancée dans les années 1990, la chasse aux polluants industriels comme le dioxyde de soufre est en passe d'être gagnée. Mais un effet pervers inattendu vient assombrir ce succès : privée d'aérosols, l'atmosphère laisse davantage passer les rayons du soleil, ce qui aggrave le réchauffement. Que faire ? Arrêter de dépolluer ? Dilemme.

Cette carte de la pollution aux aérosols (fumées noires) en 2006 montre bien
qu'au-dessus de l'Europe et de l'Amérique du Nord, l'atmosphère est dépolluée...
Qui se souvient encore des pluies acides ? De ces forêts d'Europe du Nord aux arbres rongés, et de ces lacs désertés par toute forme de vie ? Si ces images, qui renvoient aux années 1980, apparaissent aujourd'hui lointaines, c'est parce que des réglementations draconiennes ont été adoptées en Europe et en Amérique du Nord afin de réduire les émissions des gaz impliqués dans les pluies acides, au premier rang desquels le dioxyde de soufre (S02) et les oxydes d'azote (NOx). Et avec succès ! Grâce à la réduction en amont de la quantité de soufre présente dans les combustibles fossiles, et au traitement en aval des fumées des grandes centrales thermiques et électriques, les émissions de ces polluants dans l'atmosphère se sont effondrées. Les scientifiques peuvent donc se féliciter d'avoir tiré la sonnette d'alarme à temps, et les politiques d'avoir su imposer les mesures nécessaires pour enrayer le problème. Sauf que, revers de la médaille, ces bonnes résolutions ont malheureusement eu un effet secondaire inattendu... "Nous estimons que la réduction de la pollution de l'air a fortement contribué à l'augmentation rapide des températures enregistrée en Europe au cours des 25 dernières années, assène Christian Ruckstuhl, de la Scripps Institution of Oceanography (États-Unis), qui vient de publier cette conclusion à première vue paradoxale.
QUID DES AÉROSOLS GÉNÉRÉS PAR L'HOMME ?
Un air plus propre est-il un air plus chaud ? Quels liens entretiennent ces polluants et le réchauffement climatique ? Ce que l'on sait, c'est que, sous l'effet de réactions chimiques dans l'atmosphère, les oxydes de soufre ou d'azote forment des aérosols, ces particules solides ou liquides en suspension dans l'air. Ces derniers s'ajoutent ainsi aux aérosols naturellement présents dans l'atmosphère : poussières désertiques, embruns, cendres volcaniques ou fumées de feux de végétation. Or les aérosols, qu'ils soient naturels ou liés à l'activité de l'homme, ont globalement un effet refroidissant pour la Terre. "Selon leur composition, les aérosols peuvent absorber le rayonnement solaire - c'est le cas pour le carbone suie - ou le réfléchir en partie vers l'espace - c'est le cas des aérosols sulfatés, détaille Martin Wild, climatologue de l'Ecole polytechnique fédérale (ETH) à Zurich (Suisse). L'un comme l'autre ayant pour conséquence de réduire la quantité d'énergie solaire reçue à la surface de la Terre". C'est ce que les scientifiques appellent l'effet direct des aérosols, ou "effet parasol". Et les aérosols font aussi indirectement barrage à la lumière du soleil car, en jouant le rôle de noyau de condensation, ils influencent la formation des nuages. S'il ya beaucoup d'aérosols, cela génère de nombreuses petites gouttes, donc des nuages plus réfléchissants et à la durée de vie plus grande, car les petites gouttes précipitent plus difficilement. La question est donc de savoir à quel point les aérosols issus de la pollution générée par les activités humaines participent à l'effet refroidissant global des aérosols sur le climat.
Question longtemps restée sans réponse, et qui, de toute façon, ne se posait pas dans les années 1980, lorsque la décision a été prise de limiter la pollution industrielle. À l'époque, une poignée de scientifiques remarque juste que la quantité de rayonnement solaire parvenant à la surface des continents diminuait d'année en année depuis la fin des années 1950. Après une phase de désintérêt, la réalité et l'extension géographique du phénomène sont reconnues : selon les régions du monde, cette baisse atteint de 2 à 10 % par décennie sur la période 1960-1990. En 2001, le phénomène est baptisé "global dimming" (assombrissement global) par le chercheur israél ien Gerald Stanhill. Mais en 2005, revirement de situation ! Martin Wild et ses collègues de l'ETH constatent qu'il y a eu une inversion de cette tendance au-dessus de l'Europe et de l'Amérique du Nord à partir des années 1990. Cette nouvelle phase est baptisée "brightening" (éclaircissement). Pour les scientifiques, la cause de ces fluctuations n'est pas à chercher du côté du Soleil, car les satellites auraient détecté des variations aussi importantes dans la lumière émise par notre étoile. Alors d'où viennent-elles ?
En 2006, David Streets, climatologue de l'Argonne National Laboratory (États-Unis), lève un coin du voile à l'aide d'une simulation numérique prenant en compte l'abondance des aérosols naturels ou issus de la pollution présents dans l'air. Il montre en effet que le dioxyde de soufre et le carbone suie émis par l'activité humaine sont responsables pour 30 % de l'influence des aérosols sur la transparence de l'atmosphère, alors qu'ils représentent moins de 1 % de la totalité des aérosols. Explication : plus petits, ils réfléchissent davantage les rayons lumineux que les grains de sable ou les embruns. Mais surtout, David Streets note que l'évolution des émissions de ces polluants, à l'échelle globale comme régionale, reflète fidèlement celle du rayonnement solaire perçu à la surface de la Terre. De fait, le phénomène d'éclaircissement est surtout observé au-dessus de l'Europe et de l'Amérique du Nord, là où les normes strictes de rejets de polluants et aussi l'effondrement de la production industrielle dans les pays de l'ex-URSS se sont soldés par un air plus pur. Alors que la Chine ou l'Inde, en phase de développement industriel, sont elles de plus en plus obscurcies par leurs émissions de soufre et de suie. Le lien étroit entre pollution et machine climatique est donc établi : moins de pollution
implique plus de rayonnement solaire au sol, et inversement.
S'il existe bien un problème de pollution, preuve est faite qu'il en existe aussi un de dépollution ! Et qui est loin d'être anodin, si l'on en croit l'étude publiée en 2007 par Martin Wild, qui montre que la température moyenne globale au-dessus des continents a augmenté dix fois plus vite lors de la phase d'éclaircissement que lors de la phase d'assombrissement (->). "Ce qui signifie que l'assombrissement global, favorisé par l'accroissement de la pollution de l'air, a efficacement masqué l'augmentation de l'effet de serre associée aux émissions de CO2 jusqu'au milieu des années 1980, explique Martin Wild. Mais cette atténuation fonctionne bien moins depuis que l'on a commencé à nettoyer l'atmosphère. Et contrairement aux décennies précédentes, la récente et rapide montée des températures reflète cette fois la pleine magnitude de l'effet de serre." Autant dire que faute de parasols, il faut s'attendre à de chauds lendemains. Alors quoi, faut-il arrêter de lutter contre la pollution atmosphérique ? "En réalité, on a eu un peu de chance d'avoir de la pollution pour limiter le réchauffement climatique, confirme Guy Brasseur, du National Center for Atrnospheric Research (États-Unis). Mais les aérosols sont tellement nocifs pour la santé qu'on ne peut pas imaginer faire marche arrière sur cette question." L'Organisation mondiale de la santé estime en effet que la pollution de l'air est responsable de plus de 500.000 décès par an dans le monde. Comment concilier alors la nécessité vitale de réduire la pollution de l'air avec celle tout aussi indispensable de limiter l'ampleur du réchauffement global ? D'autant que le changement climatique en cours pourrait aussi s'accompagner d'effets délétères pour la santé des populations (par le développement de maladies émergentes, l'extension géographique de maladies infectieuses, ou l'augmentation d'épisodes climatiques extrêmes). Au point qu'en fait, réduire comme nous le faisons la pollution industrielle pour des raisons de santé publique pourrait finalement s'avérer être une mesure aggravante !
DEPOLLUER RESTE LA PRIORITE, MAIS À QUEL PRIX ?
Reste qu'il est difficile, voire impossible, de faire la balance entre l'impact sur la santé de la pollution d'une part, et du réchauffement à venir de l'autre. La priorité est donc donnée actuellement à la réduction de la pollution atmosphérique. Jusqu'à quel point ? La réponse devra prendre en compte les résultats des simulations réalisées par Guy Brasseur : nettoyer complètement l'atmosphère des aérosols d'origine humaine aurait un effet majeur sur le climat (voir carte ->). "Si l'on arrêtait toutes les émissions de dioxyde de soufre liées à l'activité humaine, la température moyenne au sol augmenterait extrêmement vite : près de 1°C en deux à trois ans." À l'horizon 2100, cela donne pour l'Europe 1,5°C de plus que dans la situation où l'on ne se préoccupe pas de la pollution atmosphérique. Et jusqu'à + 5°C pour le nord du Canada ou de la Sibérie !
Au vu de ces chiffres alarmants, on pourrait presque être tenté de regretter le bon vieux temps où les usines déversaient sans retenue leurs gaz toxiques ! Et même envisager qu'un jour la Chine et l'Inde obtiennent, par le biais des mécanismes de compensation, le droit d'émettre encore plus de CO2 contre la promesse de rejeter des quantités toujours plus grandes de soufre dans l'atmosphère ! Nous n'en sommes pas là. Pour les climatologues, la solution est tout autre : il faut réduire encore plus drastiquement que ce que l'on pensait les émissions de gaz à effet de serre. "En Europe, on dit que pour limiter la hausse des températures à 2°C, il ne faut pas que la teneur en CO2 dans l'atmosphère dépasse 450 ppm, rappelle Guy Brasseur. C'est vrai, mais seulement si la quantité d'aérosols reste constante. Mais si en même temps vous nettoyez l'atmosphère des aérosols issus de l'activité humaine, on risque de passer largement au-dessus des 2°C !" Les objectifs de réduction sont donc à revoir à la hausse.
B.B. - SCIENCE & VIE > Septembre > 2008 |
|
La Dépollution a Vraiment Accéléré le Réchauffement |
En septembre 2008, S&V dévoilait cet étonnant constat : réduire la pollution atmosphérique liée aux activités industrielles a en fait contribué au réchauffement climatique au-dessus de l'Europe !
Une conclusion obtenue à partir d'un petit nombre de stations de mesures en Suisse et en Allemagne. Une étude de plus grande ampleur, réalisée à partir de 342 stations météorologiques européennes par Robert Vautard et Pascal Yiou (CEA-Saclay), vient aujourd'hui confirmer le diagnostic : le nombre de jours de brume et de brouillard a été divisé par deux en Europe en 30 ans. Un chiffre en accord avec la baisse des émissions de dioxyde de soufre, un polluant issu de la combustion du charbon qui forme des particules en suspension dans l'air. Et moins de brouillard signifie aussi plus de radiations solaires parvenant au sol, c'est-à-dire des températures plus élevées... En Europe, l'amélioration de la qualité de l'air serait ainsi responsable d'une hausse de température de 0,08°C par an, soit 15 à 20 % du réchauffement climatique des dernières décennies.
E.H. - SCIENCE & VIE > Avril > 2009 |
|