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L'hypothèse Gaïa

La Planète Terre, un peu, beaucoup ou pas du tout Vivante ?

Y.S. et A.C. - SCIENCE & VIE Questions Réponses N°19 > Avril-Mai-Juin > 2016

 "La Terre est un Être Vivant dont nous Sommes le Système Nerveux", James Lovelock

C'est lui l'inventeur de "l'hypothèse Gaïa". Lui que la communauté scientifique a raillé pendant des décennies pour avoir penser la Terre comme un être vivant... avant de discrètement reprendre ses idées. Lui, enfin, qui a énoncé la nécessité de préserver les systèmes de régulation planétaire, inspirant ainsi les théoriciens du développement durable... même s'il juge dans son dernier livre qu'il est trop tard pour parler encore de "développement"... Portrait d'un grand homme de 87 ans.

James Lovelock est, à n'en pas douter, l'homme de tous les paradoxes. A commencer par le saisissant contraste entre sa réputation de théoricien enflammé et visionnaire (ses détracteurs disent plutôt illuminé) et son apparence : silhouette frêle, regard bleu clair, voix douce et sourire enfantin... Difficile d'imaginer que ce grand-père gai et facétieux vient de faire paraître l'un des livres les plus sombres de ces dernières années sur l'avenir de la planète. Tout comme on peine à croire que, sous ses airs d'inoffensif retraité, cet homme a provoqué quarante années de polémiques enragées avec son "hypothèse Gaia" - baptisée par ses soins du nom de la déesse grecque de la Terre -, théorie selon laquelle notre planète serait un être vivant.
C'est en effet il y a quatre décennies que Lovelock, à l'époque âgé de 42 ans, embrasse un peu par hasard le destin de théoricien scientifique... et celui de semeur de zizanie. Il n'est à l'époque qu'un obscur biophysicien britannique, de formation médicale, qui a conçu plusieurs appareils ingénieux - "à l'époque, les scientifiques faisaient leurs instruments eux-mêmes, se souvient-il, personne n'avait l'argent pour les acheter à des compagnies !" - permettant de détecter des substances à très faible concentration par chromatographie en phase gazeuse. Des appareils dont a eu vent la Nasa, en plein programme d'exploration martienne. Pour avoir ces détecteurs, l'agence américaine fait venir leur inventeur, qui débarque en 1961 au Jet Propulsion Lab de Pasadena, en Californie, avec la mission strictement technique d'adapter ses appareils aux contraintes des engins spatiaux. Mais le remuant Britannique a tôt fait de se mêler de ce qui ne le regarde pas. "Assez rapidement, j'ai dit aux biologistes que les expériences qu'ils concevaient étaient ridicules : elles considéraient implicitement que la vie sur Mars aurait les mêmes formes que dans le désert californien !" Le ton monte, et Lovelock se retrouve dans le bureau d'un directeur furieux du climat conflictuel régnant parmi les biologistes qu'il a fait venir à grands frais. "Vous avez trois jours pour me faire une proposition constructive", finit-il par lancer à son encombrant technicien.

COMME SI LE "SYSTÈME TERRE" FAVORISAIT LA VIE

Trois nuits sans sommeil plus tard, Lovelock est de nouveau dans le bureau. Avec un projet à la fois flou et précis. Son idée ? Chercher une signature globale de la vie, plutôt que de disséquer quelques échantillons nécessairement trop locaux. Et le trublion de soutenir qu'en décryptant la composition chimique de l'atmosphère martienne, ce qui peut se faire depuis la Terre, par l'analyse de la lumière provenant de la planète rouge, on verra peut-être si cette atmosphère porte la marque d'êtres qui y prélèvent des nutriments et y rejettent des déchets - ou si, à l'inverse, il semble qu'il ne s'y passe rien. L'idée qu'un simple télescope muni d'un spectrophotomètre permettrait de détecter la vie remet en cause tout le programme en cours. Levée de boucliers générale parmi les scientifiques présents ! L'homme est prié de retourner à ses instruments... et reprendra rapidement sa liberté.
Mais qu'importe la Nasa. Lovelock a trouvé une piste et il ne la lâchera plus. En 1965, il fait paraître dans Nature un premier article sur l'analyse à distance de la vie sur Mars. Avant de publier, deux ans plus tard, de premières conclusions, basées sur l'étude du rayonnement infrarouge de cette planète et assorties d'une comparaison à la Terre. Des conclusions extraordinairement ingénieuses et novatrices, basées sur le second principe de la thermodynamique, selon lequel la matière tend vers un désordre croissant, auquel s'oppose l'action organisatrice de la vie. "J'expliquais que Mars était proche de l'équilibre chimique et dominée à 95 % par le dioxyde de carbone une molécule très stable), alors que la Terre était dans un état de profond deséquilibre chimique, se souvient Lovelock. Dans notre atmosphère, le dioxyde de carbone n'existe qu'à l'état de trace. En revanche, on y trouve un oxygène abondant qui coexiste avec du méthane et d'autres substances très réactives". Or, cette combinaison est improbable sur une planète où ne s'exerceraient que les lois de la chimie. Pour le chercheur, une conclusion s'impose : c'est la vie qui renouvelle sans cesse toutes ces molécules et éloigne la Terre de l'équilibre chimique observé sur Mars et Vénus. Ces deux planètes sont donc mortes, tandis que la Terre est vivante.
Vivante ! Le mot est lâché. Lovelock, qui voulait dans son jeune âge devenir médecin, se penche finalement sur les propriétés de la Terre. Et fait le constat que son atmosphère, à la composition chimique si éloignée de l'équilibre, est restée remarquablement stable à travers les âges. Un peu comme le sang, ou le milieu intérieur d'un être vivant. Idem en ce qui concerne la température : à l'échelle de centaines de millions d'années, elle se révèle être d'une étonnante stabilité. Pourtant, le rayonnement solaire a augmenté d'un tiers depuis l'apparition de la vie ! La propriété consistant à garder sa température constante alors que le milieu environnant varie s'appelle l'homéothermie, et elle caractérise les animaux les plus complexes. Enfin, le raisonnement franchit une dernière étape, celle qui sera la plus controversée. Notre physiologiste constate que la température, comme la composition chimique, tendent vers des valeurs quasi optimales pour le vivant. Comme si le "but" du système était de favoriser la vie. De fait, une atmosphère avec deux fois plus d'oxygène provoquerait d'incessants incendies, tandis qu'un oxygène raréfié poserait aux êtres vivants des problèmes métaboliques. Pour Lovelock, la cause est entendue et, après des articles retentissants, il résume sa pensée en 1979 dans son ouvrage de référence "La Terre est un être vivant : l'hypothèse Gaia". D'où il ressort que la Terre est une sorte de symbiose (une association biologique favorable à toutes les parties) géante entre tous les êtres vivants et le milieu minéral, un superorganisme qui aurait pour propriété de se conserver dans un état le plus favorable possible à la vie par des mécanismes de rétroaction.

BAPTISÉE GAÏA, SA THÉORIE SÈME LA ZIZANIE

David Archer, 46 ans, l'un des plus éminents climatologues américains actuels, s'en souvient encore : "Lors de mon premier cours de biogéochimie, on m'a fait lire les premiers chapitres de ce livre. Et depuis lors, je l'ai imposé à chaque promotion d'étudiants dont j'ai eu la charge. "L'idée qu'il faut penser la Terre comme un système dont toutes les parties interagissent, et que biologistes, océanographes, géologues, atmosphériciens, etc., doivent travailler ensemble pour en anticiper le fonctionnement, idée aujourd'hui universellement admise, doit beaucoup à Lovelock. Mais en baptisant son objet d'étude "Gaia", du nom d'une divinité féminine (sur les conseils de William Colding, prix Nobel de littérature en 1983), le théoricien a, pour beaucoup, poussé le bouchon trop loin. Au point que, si on conseille (prudemment) son livre dans certaines universités, on le traite partout ailleurs de mystique et de téléologiste, pour la bonne raison que sa théorie semble assigner un but à la vie et à l'évolution. Impardonnable pour un scientifique ! De jeunes chercheurs sont même avertis que l'emploi du mot "Gaia" dans un titre d'article peut sérieusement endommager, voire ruiner une carrière scientifique. Les biologistes, notamment Richard Dawkins, sont virulents, l'accusant de mettre en cause le darwinisme. Comment des caractères "altruistes", favorisant la biosphère dans son ensemble et non pas l'individu ou l'espèce, pourraient-ils avoir été sélectionnés par l'évolution ? C'est une main divine que l'on cherche à réintroduire, s'indignent-ils. Et les plus médisants de souligner que le deuxième prénom de Lovelock, Ephraïm, témoigne d'origines familiales rigidement protestantes...
La simple évocation de ces critiques a le don d'effacer le lumineux sourire de l'homme de 87 ans qu'est aujourd'hui James Lovelock. "Les biologistes ont été rendus exagérément belliqueux par les attaques répétées des créationnistes, riposte-t-il. Dès que quelque chose sort de leur cadre de pensée, ils y voient du créationnisme et l'attaquent. Et en plus, ils le font avec les propres armes des religieux, un peu comme si l'origine des espèces, de Darwin, était la nouvelle Bible. Je n'ai pas le moindre désaccord avec le darwinisme. Ma théorie l'englobe, mais elle s'intéresse à un niveau supérieur. Un peu comme la théorie de la relativité dépasse, sans la contredire, la physique newtonienne. Mais tout de même, la planète vivante, c'est bien une métaphore ?"Bien sûr, elle n'est pas vivante comme vous et moi ou une bactérie, et dans ce sens, c'est donc une métaphore, reconnaît-il. Mais je trouve que la définition de la vie donnée par les biologistes est trop restrictive. Après tout, il ne manque à Gaia que la reproduction !"
Il y a fort à parier que si, plutôt que de s'encombrer du sulfureux terme de Gaia, Lovelock avait baptisé ses thèses de "théorie biogéochimique", comme on le lui avait conseillé, il se serait évité bien des déboires et aurait joui de tous les honneurs dus à une sommité scientifique. Mais, tel un Cyrano d'outre-Manche, l'obstiné docteur refuse d'adoucir ses écrits, fut-ce en retirant la moindre virgule, et ferraille sans relache avec ses innombrables adversaires. Ce qui lui vaudra un statut original de scientifique indépendant, à l'écart des grandes institutions, à la pensée entièrement consacrée à défendre et étoffer sa théorie... ce qui ne l'empêchera pas de publier au cours de sa carrière 200 articles, dont une trentaine dans Nature, et de faire plusieurs découvertes importantes. Par exemple, celle des DMS, des aérosols soufrés émis par les algues, qui ont pour propriété de refroidir l'atmosphère océanique. Et qui constituent un bon exemple de rétroaction "gaienne" : si la température augmente, les algues prolifèrent, produisent plus d'aérosols... ce qui en retour refroidit l'océan.

TROP TARD POUR UN DÉVELOPPEMENT DURABLE ?

En froid avec la plupart des institutions scientifiques, James Lovelock aurait pu se réfrigier dans une nouvelle famille qui lui tendait les bras : le courant écologiste. Enthousiasmés par la métaphore de Gaia (les adeptes du New Age ne sont pas loin d'en faire une religion), les écologistes des années 70 ont pour son créateur les yeux de Chimène. Las, le paradoxal Ephraïm se révèle impossible à digérer par la mouvance verte. C'est que l'homme, qui n'hésite pourtant pas à se dire écologiste, est en même temps un technophile résolu. Bien sûr, il est hostile à la pollution, à une trop grande intrusion humaine dans le fonctionnement normal de Gaia. Mais cela ne l'empêche pas d'être, par exemple, un partisan historique du nucléaire - et ce bien avant l'affaire du réchauffement climatique. Lors de son passage à Paris, il raconte même avec malice cette anecdote : "Nombreux sont les Verts ayant des maisons en Dordogne qui viennent me chanter les louanges du TGV. Alors je leur dis : "Oui c'est vrai, c'est formidable... mais vous savez que c'est du transport nucléaire ?" Evidemment, ils poussent des hauts cris, et pourtant c'est vrai !" Le provocant Lovelock, on l'aura compris, n'est pas plus homme à arrondir les angles avec ses critiques scientifiques qu'avec ses compagnons d'idée La plupart des Verts sont généralement des urbains aisés, n'hésite-t-il pas à affirmer, pleins de bonnes intentions mais qui ne comprennent rien ni a la science ni a la réalité".
Lovelock s'est d'ailleurs très longtemps tenu à l'écart d'un certain catastrophisme en vogue dans la mouvance écologistes tout en dénonçant les pollutions et les atteintes aux cycles naturels. C'est que Gaia, dans son esprit, est bien plus forte que les hommes et, au fond, assez superficiellement affectée par leurs caprices, fussent-ils déraisonnables. Ou plutôt était. Car tout récemment, Lovelock a changé avec fracas son fusil d'épaule. Dans son dernier (et cinquième) ouvrage, qui vient de paraître en France sous le titre la Revanche de Gaia, il pousse en effet un véritable cri d'alarme. "Ce livre, précise-t-il, est né d'une visite au Hadley Centre (Centre d'étude du climat britannique) en janvier 2005. A mesure que je passais de département en département, des spécialistes de la banquise à ceux de l'océan puis à ceux des forêts, le son de cloche était le même : les choses se dégradent, et la rétroaction sera positive. C'est-à-dire, par exemple, que la disparition de la banquise accélérera le réchauffement océanique, l'océan n'arrivera plus à absorber le carbone, le réchauffement de la forêt libérera du C02... Le danger est mortellement serieux".
Gaia serait donc en danger ? "Gaia, non, estime Lovelock, mais si l'augmentation de température que le prévois, de 6 à 8°C, se produit, la civilisation pourrait bien se trouver menacée : nous aurons une extinction en masse des espèces, et l'agriculture deviendra impossible sur une bonne partie du globe. La nourriture sera insuffisante, il y aura des grandes migrations, des conflits, l'humanité se concentrera autour des régions polaires"... Ce pronostic, plus sombre que celui de la majorité des scientifiques actuels, se justifie selon Lovelock par le fait que les modèles actuels sous-estiment les rétroactions. L'heure est même, pour lui, a "une retraite durable" plus qu'à un "développement durable". Pour illustrer notre situation, il a coutume d'employer la métaphore de Napoléon devant Moscou en 1812. "Nous croyons avoir gagné toutes les batailles, mais en réalité nous sommes trop avancés, nous avons trop de bouches à nourrir et l'hiver approche"... Et le protocole de Kyoto ? Nouvelle métaphore : "C'est comme les accords de Munich, que j'ai vécus dans ma jeunesse. Le monde entier sent venir le danger, et les hommes politiques font semblant d'agir en prononçant de belles phrases".

GAÏA POURRAIT BIEN NOUS FLANQUER DEHORS...

Devant la gravité de l'heure, fidèle en cela à son goût pour la technologie, Lovelock envisage sans réticence apparente une "médecine planétaire" incluant des stratégies pour refroidir artificiellement la planète, qu'il s'agisse d'aérosols soufrés, de miroirs dans l'espace et d'autres solutions encore, tout en avertissant que s'acquitter artificiellement des fonctions que Gaia accomplissait naturellement est forcément un pis-aller. Il préconise une nucléarisation massive de l'électricité mondiale, et suggère même de produire une part croissante de notre alimentation artificiellement, dans des usines, pour minimiser notre consommation d'espaces naturels. Surprenant programme, qui démontre au moins l'indépendance de pensée d'un homme qui, malgré 40 ans d'une parole étonnamment libre, est désormais reçu par les grands de la planète, d'Al Gore à Jacques Chirac, et avec qui des scientifiques comme James Hansen, le "pape" de la climatologie mondiale, n'hésitent pas à s'afficher.
Qu'en est-il des relations entre l'homme et Gaia ? Faut-il voir dans notre espèce une sorte de cancer de la planète, paralysant peu à peu ses fonctions régulatrices ? "L'apparition de l'humanité a été une chance pour Gaia, proteste le visionnaire. Nous sommes un peu son système nerveux, en tout cas, c'est grâce à nous qu'elle a en quelque sorte pris conscience d'elle-même et s'est même vue depuis l'espace. Elle perdrait beaucoup en nous perdant". Et Lovelock de conclure par une dernière métaphore : "Gaia, vous savez, est comme une grand-mère qui aurait récupéré chez elle une bande d'adolescents trop turbulents. Elle peut finir - peut-être la mort dans l'âme - par les flanquer dehors".

Yves Sciama - SCIENCE & VIE > Avril > 2007
 

   
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